L'entrevue - Sollicitude pour la solitude

La psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen, spécialisée dans l'étude de «toutes les formes de violence», notamment morales ou psychologiques, s'intéresse de plus en plus aux nouvelles formes de la solitude, grand mal du siècle.

Béatrice, 57 ans, infirmière française, se confie à sa thérapeute. «Je ne mets pas en doute l'amour de ces hommes, mais c'est un amour qui implique que je m'occupe d'eux, et ça, j'en ai marre. J'ai élevé mes enfants, je me suis occupée de mes parents malades tout en travaillant, désormais j'aimerais rencontrer quelqu'un qui s'occupe de moi et, comme je sais que ne l'aurai pas, je préfère rester seule.»

Laura, 46 ans, préfère aussi rester seule. «Parce que mon mari ne le faisait pas, j'ai appris à gérer seule toute l'organisation de la maison, les courses, les réparations, les devoirs des enfants. [...] Son départ n'a rien changé sur un plan pratique, j'ai toujours les mêmes soucis, les mêmes corvées, mais je peux m'organiser comme je veux.»

Ces deux témoignages apparaissent l'un après l'autre dans la même page du livre Les Nouvelles Solitudes (La Découverte) de Marie-France Hirigoyen, qui les accumule à la pelle. Paradoxale et labyrinthique solitude, qui renvoie à la fois à une aspiration de paix et à une réalité de souffrance de plus en plus prégnantes. Un mariage sur deux se termine maintenant par une rupture, et les relations se durcissent au travail comme à la maison. En France comme ici, une personne sur sept vit seule, deux fois plus qu'il y a 30 ans.

«Certaines personnes viennent me voir pour que je répare leur machine et la rende encore plus performante, raconte la thérapeute, jointe à Paris. Je n'y peux rien. Au fond, la vraie difficulté, c'est d'accepter notre vulnérabilité à une époque qui ne valorise que la performance et le rendement. Les rencontres se tissent autour de cette fragilité humaine qui finit par nous singulariser. Les clones n'intéressent personne.»

Malaise au travail

Formée aux États-Unis à la victimologie (l'étude des victimes de délits ou de crimes), docteure en médecine, Mme Hirigoyen s'est rendue célèbre avec son essai sur Le Harcèlement moral: la violence perverse au quotidien (Syros, 1998), vendu à près d'un demi-million d'exemplaires dans plus de vingt langues. Elle y étudie les effets destructeurs du phénomène (jusqu'au suicide de certaines victimes) en milieu conjugal, familial, éducatif ou professionnel.

Son analyse a encouragé la formation de groupes d'entraide et finalement d'un amendement contre le harcèlement moral dans le Code du travail français. Le Québec, guidé par la spécialiste, a aussi pris des dispositions contre ce qui est appelé ici le harcèlement psychologique dans sa Loi sur les normes du travail. Depuis leur entrée en vigueur, la Commission des normes du travail a reçu des milliers de plaintes, dont une forte majorité (93 %) pour «conduite vexatoire à caractère répétitif». Les femmes forment les deux tiers (62 %) des plaignants et les gestionnaires la majorité (81 %) des personnes dénoncées.

Mme Hirigoyen revient sur ce problème dans son livre Malaise dans le travail (La Découverte) en utilisant notamment les innombrables témoignages livrés depuis une dizaine d'années. Elle prononcera vendredi une allocution sur le thème dans le cadre de la 6e Conférence internationale sur le harcèlement psychologique-moral au travail, organisée par l'École des sciences de la gestion de l'UQAM. La rencontre s'ouvre après-demain avec 300 participants de 23 pays.

«La violence ne commence pas toujours avec des coups, dit-elle. La violence, c'est un mode de relation fait d'emprises psychologiques. Dans mon premier ouvrage, j'analysais au fond le fonctionnement de la perversion narcissique, comment un individu en arrivait à en détruire un autre par des procédés assez subtils de destruction morale. J'ai été assez étonnée de l'écho mondial de cette analyse. Les gens se reconnaissaient soit dans des situations privées, soit dans des situations sur des lieux de travail. Maintenant, c'est un succès mondial, comme le prouve le congrès de Montréal. Même les Japonais discutent d'une loi sur le harcèlement moral.»

Et puis après? Y a-t-il un lien entre ces premiers travaux sur le harcèlement et les derniers sur la solitude? «Au fond, je me demande encore pourquoi il y a toutes ces violences et pourquoi il y a de plus en plus d'isolement, répond Mme Hirigoyen. Pour moi, il y a un fil entre mes différents livres. Ce fil, c'est la société narcissique. Nous sommes dans un monde où l'individualisme, prôné comme valeur suprême, finit par isoler les individus. Cet isolement entraîne une insécurité dans tous les domaines et une fragilisation des personnes.»

Seul dans un monde de performance

Cette «invasion de la société par le moi», cette «obsession narcissique» se retrouvait déjà au centre de l'oeuvre du sociologue américain Christopher Lasch. Pour Marie-France Hirigoyen, le narcissisme aussi finit par composer une sorte de réalité sociale totale, un point focal par où comprendre les forces et les faiblesses de tout un type social. «Nous sommes à la fois beaucoup plus libres, beaucoup plus fragiles et beaucoup plus solitaires, résume la psy. Nous sommes passés de la sujétion brutale du patriarcat et du paternalisme, à une sujétion beaucoup plus subtile de la marchandise et de la compétition.»

Elle suit ce travers postmoderne au travail, dans les nouvelles techniques du management qui formatent les travailleurs mis en concurrence entre eux. «Les collègues deviennent des rivaux permanents. Au travail, on en vient à se méfier de tous et de soi-même. On est dans la performance. Les personnes sont par là même fragilisées, vulnérables, face à un monde de plus en plus dur, de plus en plus envahissant, qui vous dit comment vous habiller, comment vous comporter. Il faut aussi être beau et performant et, si vous ne correspondez pas à ce profil, vous risquez d'être éjecté.»

Le couple concentre aussi au pur jus cette mutation narcissique. «La précarisation et la fragilité des liens intimes demeurent des grandes réalités de notre temps, dit la thérapeute qui reçoit tant et plus d'épaves de ces infinis naufrages dans son cabinet de consultation. Partout, le nombre de séparation et de divorces ne cesse de croître.»

Son panorama du couple contemporain, lieu de toutes nos grandes et petites misères, multiplie les analyses fines et brillantes. Quand elle écrit sur les relations de plus en plus dures entre les hommes et les femmes, elle synthétise le désarroi des conjoints remplacés comme des Kleenex avec cette phrase-choc: «La décision de préférer quelqu'un d'autre est plus mutilante qu'un deuil, car c'est un jugement qui écarte volontairement l'autre.»

Mme Hirigoyen ne jargonne jamais et multiplie les jolies formules éclairantes. Elle parle des rencontres éphémères d'aujourd'hui comme des «contrats à durée déterminée» et des vies de couple séquentielles comme d'une «polygamie successive». Elle parle aussi de notre époque comme celle du «bricolage affectif».

Une impossible rencontre

Comment en sommes-nous collectivement et personnellement arrivés là? La spécialiste recense plusieurs causes. Elle observe par exemple la puissance des effets pervers induits par les nouvelles techniques de communication qui isolent encore davantage les individus et leur imposent des modèles, notamment sexuels. C'est la faute d'Internet, encore une fois...

«On peut consommer des relations sur la grande Toile, consommer du sexe aussi. On peut rêver à un partenaire idéal. Seulement, souvent, on bascule dans l'utilitaire et l'éphémère. On instrumentalise l'autre. On devient des consommateurs de relations.»

L'analyse ne ménage personne, ni les hommes ni les femmes, avec tout de même un petit supplément pour les unes quand il s'agit de comprendre les causes de la révolution en cours. «Je crois que cette situation vient des femmes qui ont théoriquement obtenu une autonomie financière et sexuelle et qui refusent maintenant de sacrifier leur indépendance pour le confort du couple, dit-elle en datant le début du grand bouleversement aux années 1960-70. Le féminisme fait prendre conscience que la vie en couple traditionnelle est tout à l'avantage des hommes et tout au désavantage des femmes. Devenues autonomes, les femmes sont devenues beaucoup plus exigeantes sur la qualité de leurs relations, ce qui a fragilisé les hommes. Elles leur demandent d'être tout: forts, solides et entreprenants comme dans l'ancien modèle et, en même temps, sensibles, vulnérables et même de savoir parler.»

Juste assez gais, quoi, comme disent les Anglos. Mme Hirigoyen reconnaît le pari très difficile à tenir, assez rarement réussi d'ailleurs. Elle ajoute cependant que la mutation se poursuit avec d'incessantes améliorations.

«Les plus vieux et les plus vieilles ont du mal, n'y arrivent pas souvent, mais je constate que les très jeunes ont déjà intégré ces nouveaux modèles. Le rapports hommes-femmes se modifient. Je crois aussi que les plus jeunes ont des rapports plus lucides par rapport au monde du travail. Ils savent par exemple qu'il y a une vie en dehors du boulot. Ils ont moins d'illusions et plus de sagesse. Bref, il y a un changement social, mais qui n'est pas encore abouti.»

Et puis, l'enfer, parfois, c'est encore et toujours les autres. Finalement, la bonne docteure ne fait pas la morale à ceux qui optent pour la solitude en toute connaissance de cause et d'effets, y compris une vie asexuée. «Il y a de plus en plus de personnes qui font ce choix de vivre seules. Face à l'abondance et aux multiples sollicitations, on peut avoir envie de se poser. D'autres ont eu des expériences plus ou moins heureuses et ont envie de se reconstruire dans la solitude, sans isolement, faite de disponibilité aux autres, dans l'amitié par exemple.»

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