L'entrevue - À la défense d'un art anticonformiste

Lorraine Palardy dans son bureau, sorte de caverne d’Ali Baba.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Lorraine Palardy dans son bureau, sorte de caverne d’Ali Baba.

Il y a 15 ans, Lorraine Palardy troquait ses habits de galeriste pour fonder Les Impatients, un lieu de création destiné aux personnes souffrant de troubles psychiatriques. Mais si les artistes professionnels ont fusionné dès le départ avec l'imaginaire à fleur de peau des Impatients, la reconnaissance de leur démarche commune demeure une lutte de tous les instants.

L'art thérapeutique est-il condamné à demeurer un art mineur, prisonnier de ses bonnes intentions et de son cadre communautaire? Certainement pas dans l'esprit de Lorraine Palardy, qui a toujours pris soin de ne pas faire l'amalgame. Malgré cette précaution, la production effrénée des Impatients n'aura pas réussi à percer la muraille du ministère de la Culture. Qu'à cela ne tienne, la directrice des Impatients entend profiter du 10e anniversaire de leur exposition, Parle-moi d'amour, pour réclamer en leur nom une petite place au soleil.

Sous la direction de l'ancienne galeriste, la qualité esthétique des projets a toujours été non négociable. Ici, l'art a droit à tous les égards. Il faut voir son bureau, véritable coffre aux trésors qui ouvre sur l'inconscient des Impatients.

Bibelots, tableaux, photos, meubles et sculptures se sont accumulés au fil des productions pour égayer l'espace ménagé sous les combles. Les deux portes qui mènent à cette caverne d'Ali Baba sont toujours grandes ouvertes aux Impatients qui entrent et sortent sans gêne, prenant ici un pinceau, touchant là le piano droit.

Mais une fois les portes du centre franchies, la production des Impatients se bute encore à de l'incompréhension, voire à un certain mépris. Trop spontané, mal canalisé, pas assez intellectualisé; les reproches sont nombreux, mais trahissent tous une même vison étroite de l'art que pourfend la directrice générale des Impatients. «Même s'il m'arrive après 15 ans de déchanter à l'occasion, je crois fermement qu'il y a une place dans l'art pour cette forme d'expression. Pas à tort et à travers, pas en général, mais une place quand même.»

Cette expression artistique, c'est un peu l'art brut du Français Jean Dubuffet, à quelques évolutions médicales près. À l'époque, les neuroleptiques n'existaient tout simplement pas. L'art brut était donc réalisé dans des conditions de délire non canalisé tandis que la camisole chimique est désormais omniprésente. Il n'en demeure pas moins que les Impatients perpétuent la spontanéité du geste et un refus total des conventions bien propres aux fondations mêmes de l'art brut.

Pour celle qui les suit depuis leurs débuts, cet anticonformisme est quelque chose d'à la fois précieux et profondément mystérieux. «Au fil du temps, il y a évidemment une habileté qui se développe, mais il y a une chose qui reste tout à fait vierge, et c'est l'absence de mimétisme. Ils ne sont jamais influencés par quiconque. Picasso serait à côté d'eux qu'ils s'en foutraient éperdument!» Cela donne lieu à un paradoxe qui continue à tarauder Mme Palardy. «Un artiste travaille toute sa vie pour trouver des réponses. L'Impatient, lui, y arrive aussi à l'occasion, mais de manière purement accidentelle.»

Un autre langage

Vu sous cet angle, on ne s'étonne pas que les plus fervents alliés de Mme Palardy soient les artistes visuels eux-mêmes. Plonger dans un inconscient où la théorie n'a pas droit de cité peut en effet être très stimulant pour un créateur accompli. «C'est fascinant pour eux, mais c'est aussi très "confrontant". Et ce n'est pas de l'admiration bébête, mais un réel plaisir. Je dirais même que la qualité de l'échange est proportionnelle à la qualité de l'artiste, au sens où plus l'artiste est accompli, plus sa fascination pour les oeuvres des Impatients est grande.»

Au fil des ans, les Impatients ont rassemblé un impressionnant aréopage d'amis composés pour la plupart de grands artistes passés et présents. Tous ont plongé sans filet dans l'aventure, l'âme à nu et les yeux grands ouverts. «Si, au départ, il n'y avait pas eu des artistes comme Marcelle Ferron, comme Pierre Gauvreau, Jacqueline Carreau ou Roland Giguère, et si les plus jeunes, comme Jean-Louis Émond ou Marc Séguin, n'avaient pas repris le flambeau, on ne serait tout simplement pas là aujourd'hui», croit l'ancienne galeriste.

La der des der, c'est en effet eux qui l'ont menée aux côtés de la directrice des Impatients. Leurs impressionnantes cartes de visite ont contribué à établir la crédibilité de ce lieu de création auprès des décideurs et des mécènes qui le font vivre au quotidien. «Ils ont réussi à nous sortir du communautaire bienveillant, entre guillemets, c'est-à-dire un communautaire qui fait faire à ses patients des affaires "cutes", amusantes, où tout est beau, tout est gentil et tout est bon, mais où tout est finalement tout croche», explique Mme Palardy.

Bien sûr, tout ce qui est produit dans les ateliers des Impatients ne mérite pas d'être punaisé ou exposé au grand jour. Mais, la plupart du temps, les Impatients touchent une corde sensible. Certaines oeuvres sont en effet très fortes. Comme cette petite toile représentant un piano qui trône derrière la grande causeuse du bureau de Mme Palardy. Intitulée L'unité 416, du nom de l'unité où résidait son auteure, cette peinture vient soulever plusieurs des grandes questions qui taraudent le milieu de l'art, croit Mme Palardy.

C'est d'ailleurs souvent le sens aigu de la réalité qui fait mouche chez les Impatients, tant dans leurs oeuvres plastiques que dans leurs belles lettres réunies encore cette année dans leur 4e coffret Mille mots d'amour, lancé plus tôt ce mois-ci. «Il y en a qui participent à nos ateliers depuis le début. Ceux-là ont trouvé un langage qui leur permet d'exprimer une raison de vivre. C'est gros ce que je dis là, mais il faut comprendre que c'est devenu pour eux un vrai lieu social où ils vont exprimer, par le dessin, la peinture, le théâtre, la musique, ce qu'ils ne peuvent pas exprimer ailleurs.»

S'ouvrir comme une fleur

Au départ, la plupart des Impatients arrivent à reculons: les épaules rentrées, la tête basse, le regard fermé. Puis, lentement, ils s'ouvrent. Comme des fleurs, explique Mme Palardy en souriant. Le mot Impatients pour désigner ceux que l'on appelle un peu tristement des bénéficiaires fait d'ailleurs référence à l'Impatiens qui pousse même là où l'ombre persiste. Parce qu'il faut être fort pour vivre avec une maladie mentale, rappelle cette humaniste. «C'est un peu le dernier tabou. On ne cache plus un infarctus ou un cancer, mais une maladie mentale, presque systématiquement.»

Il aura fallu la venue de Philippe Couillard pour que le ministère de la Santé reconnaisse enfin timidement le travail clinique effectué par le lieu de création. On ne peut pas en dire autant de sa collègue à la Culture, qui persiste à ne pas voir l'art qui se cache derrière la thérapie. «Il est très frustrant de penser qu'on a un lieu à Montréal qui est fréquenté de façon régulière par plus de 5000 personnes, que nos expositions vont dans les maisons de la Culture et en province et que, malgré cela, notre organisme n'est pas reconnu par le ministère de la Culture.»

En tout, seuls 20 % des 700 000 $ nécessaires au fonctionnement des Impatients sont assurés annuellement. Le reste doit être négocié chaque année auprès des différents donateurs. Un coup de pouce du côté de la ministre Christine St-Pierre permettrait de solidifier les bases des Impatients, lance leur directrice, à quelques jour du lancement de Parle-moi d'amour qui s'ouvrira le 9 février prochain. «Je comprends que la tarte est petite. Loin de moi l'idée d'empiéter sur l'art professionnel, mais je pense que l'on peut très bien s'accommoder l'un de l'autre. Après tout, on a aussi droit à notre place au soleil...»

Artistes visuels et Impatients, même combat? Chose certaine, la voix des premiers ne pèse pas bien plus lourd que celle des seconds dans l'espace médiatique, s'indigne Lorraine Palardy. Pourtant, elles sont toutes deux fondamentales. «Seriez-vous capable d'imaginer un seul jour sans art? Moi, j'en serais parfaitement incapable. Pourtant, on continue massivement à fermer les yeux, et je pense qu'il est grand temps de se réveiller.»