L'entrevue - Le sens du soi

Margaret Somerville
Photo: Jacques Grenier Margaret Somerville

Il y a quelques années à Vancouver, de jeunes adultes qui venaient d'apprendre qu'ils avaient été conçus grâce à un don de sperme ou d'ovules ont frappé à la porte de la clinique de fertilité où avait été effectuée la procédure pour savoir s'ils avaient des demi-frères ou des demi-soeurs, raconte l'éthicienne Margaret Somerville, fondatrice du Centre de médecine, éthique et droit à l'université McGill. «Ces gens qui cherchaient à savoir d'où ils viennent voulaient qu'on passe au crible leur ADN pour connaître l'identité de leurs parents biologiques.»

Mais, au Canada, la Loi sur la procréation assistée adoptée en 2004 interdit de révéler de telles informations sans le consentement du donneur. La divulgation de données personnelles sur celui-ci constitue une infraction passible de 250 000 $ d'amende et de cinq ans de prison. Margaret Somerville s'insurge contre un tel règlement qui prive «les enfants conçus à l'aide de donneurs» du droit de connaître leurs origines biologiques. «Savoir à travers qui la vie leur a été transmise donne de solides bases, un sentiment de connexion avec la vie, dit-elle. Ne pas offrir à une personne la possibilité de connaître son ascendance est dommageable. Pour cette raison, notre société ne doit pas cautionner les procédures qui peuvent conduire à une telle situation. Même si ce ne sont pas tous les enfants qui ressentiront ce besoin, ils ont le droit d'avoir ce choix.»

En tenant de telles affirmations, Margaret Somerville s'est fait accuser de tout réduire à la génétique, voire d'être carrément raciste comme Hitler, pour qui la race — autrement dit le patrimoine génétique — d'un individu comptait plus que tout. «Je ne dis pas que les gènes sont la chose la plus importante, mais je crois que le lien génétique est le seul que personne ne peut ignorer. Tous les autres [liens] prennent la forme d'un contrat qui peut être violé», réplique celle qui affirme s'opposer à toute forme de racisme et de discrimination. «La génétique est importante pour le sens du soi.»

«Nous parlons des droits de l'homme en faisant toujours allusion à ceux des adultes, mais jamais à ceux des enfants. Les enfants sont des citoyens sans voix. Or nous devons les considérer comme des individus à part entière qui ont leurs propres droits», proclame cette Australienne qui vit au Canada depuis 32 ans et dont les points de vue sont surtout connus au Canada anglais et dans son pays natal. Après avoir obtenu des diplômes en pharmacie et en droit en Australie, Margaret Somerville a obtenu un doctorat en droit civil à l'université McGill avant de se spécialiser en éthique médicale et droit en recherche médicale, un secteur de recherche qu'elle a développé au sein de cette université.

«L'éthique nous enseigne à donner aux enfants la préférence sur les adultes, car ils sont les plus vulnérables. Qui plus est, ils ne peuvent jamais donner leur consentement», poursuit Mme Somerville, qui croit que les enfants ont le droit «humain» de connaître l'identité de leurs parents biologiques, et ce, même si ces derniers ne le désirent pas. «Le droit de l'enfant doit primer celui de l'adulte qui voudrait qu'on respecte sa vie privée.»

Encore plus loin

Les pays sont de plus en plus nombreux à revoir leur politique sur cette délicate question, fait remarquer l'éthicienne. La Grande-Bretagne a adopté en 2005 une loi qui interdit désormais les dons anonymes de sperme et d'ovules en se fondant sur la prémisse que l'enfant a le droit de savoir qui sont ses parents biologiques. À l'âge de 18 ans, les jeunes peuvent aussi entrer en contact avec leurs géniteurs non seulement en Grande-Bretagne mais aussi en Allemagne, en Suède, en Autriche, en Suisse, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande et dans certains États de l'Australie. Dans d'autres pays, comme la France, on réfléchit de plus en plus sérieusement à l'idée de lever l'anonymat des donneurs.

Dans la même veine, on a récemment décidé, en Nouvelle-Zélande, que les couples qui désirent donner leurs embryons surnuméraires — dormant dans l'azote liquide d'une clinique de fertilité — à des couples adoptifs doivent rencontrer ces derniers et s'entendre avec eux pour que les enfants qui naîtront aient le droit de connaître leurs parents et leur fratrie génétiques. L'État de Victoria, en Australie, s'apprête à leur emboîter le pas.

Margaret Somerville va encore plus loin dans sa prise de positon. Elle s'oppose à ce que des ovules prélevés sur un foetus avorté soient fécondés in vitro dans le but de donner naissance à un enfant, dont la mère n'aurait été qu'un foetus. Elle s'objecte aussi à ce qu'on utilise le sperme ou les ovules congelés de personnes décédées, sachant que les enfants qui en découleront n'auront jamais la possibilité de rencontrer leurs parents biologiques puisqu'ils étaient déjà morts au moment de leur conception. Elle refuse également qu'on produise des spermatozoïdes chez un homme infertile à partir de ses cellules souches, lesquels spermatozoïdes serviraient ensuite à féconder l'ovule de sa conjointe.

Un enchâssement dans la loi

L'éthicienne appréhende en outre le «moment pas si lointain» où l'on parviendra à créer des bébés à partir de deux ovules ou de deux spermatozoïdes pour satisfaire le désir d'enfant des couples homosexuels. «Des scientifiques japonais ont déjà réussi à donner naissance à une souris à l'aide de deux gamètes femelles. De telles possibilités ne doivent pas être permises, tranche-t-elle. Nous avons tous droit à une origine humaine naturelle. Nous sommes le produit d'environ quatre milliards d'années d'évolution, nous devons donc réfléchir très sérieusement à ce qu'il serait fondamentalement mauvais de faire pour les enfants à naître avec ces incroyables nouvelles technologies [de reproduction], qui nous permettent de transformer complètement la conception d'un être vivant pour la première fois dans l'histoire de l'humanité.»

Loin d'être contre les techniques de fécondation in vitro, Margaret Somerville fait une distinction entre l'utilisation de ces technologies pour réparer la nature quand elle fait défaut et leur emploi pour faire des choses qui seraient impossibles dans la nature, comme de produire du sperme chez un homme infertile à partir de l'une de ses cellules souches ou concevoir un enfant à partir des ovules de deux femmes.

Margaret Somerville se prononce carrément en faveur de l'enchâssement dans la loi d'un droit fondamental de l'enfant à concevoir à partir d'un héritage biologique naturel (c'est-à-dire d'une origine biologique non modifiée), soit «d'un sperme naturellement formé appartenant à un homme adulte vivant dont l'identité est connue et d'un ovule naturellement formé provenant d'une femme adulte vivante et dont l'identité est connue».

Mme Somerville s'inquiète de la croissance fulgurante des dons de sperme accordés à des femmes célibataires ou lesbiennes au Royaume-Uni. «Si cela continue, dans un futur proche, plus de 50 % des bébés conçus à l'aide du sperme d'un donneur seront orphelins de père. Que certaines femmes veuillent faire cette expérience en privé, c'est une chose, et leur intimité doit être respectée. Mais devons-nous, en tant que société, soutenir de telles démarches? Nous parlons ici de notre éthique en tant que société et non de l'éthique de ce que ces individus choisissent de faire moralement. Le père dont un enfant a besoin doit être pris en considération», déclare l'éthicienne, qui affirme néanmoins défendre le droit des gais, mais aussi une définition traditionnelle de la famille.

Une bataille scientifique

«Il y a dix ans, mes propos à ce sujet n'auraient suscité aucune controverse. Mais aujourd'hui, affirmer qu'un enfant a besoin d'un père et d'une mère, préférablement ses parents biologiques, a l'effet d'une bombe, souligne-t-elle. Bien sûr, on ne doit pas faire de discrimination contre des adultes sur la base de leur orientation sexuelle, mais nous devons nous demander quelles sont nos obligations face à l'enfant. Celui-ci est au centre de la démarche, et il est le seul qui ne donne pas son consentement. De plus, dans un certain sens, il s'agit d'une expérience sociale puisqu'il y a un renversement complet de la constitution de la famille.» Selon elle, il n'est pas éthique que les enfants fassent l'objet d'une telle expérience.

Mais l'amour dont on entoure l'enfant n'est-il pas l'élément essentiel à son épanouissement? Sur cette question, une bataille scientifique fait rage, deux théories s'affrontent. Margaret Somerville prête plutôt attention à celle affirmant que l'homme et la femme jouent des rôles complémentaires dans l'éducation des enfants. «Les femmes tendent à développer l'empathie, la compassion et la patience chez l'enfant tandis que les hommes transmettent le courage, le goût du risque et la persistance.»

À ce propos, elle souligne aussi ce que nous révélera peut-être l'épigénétique, un nouveau champ de recherche qui s'intéresse à l'impact de l'environnement sur l'activation des gènes. «Des recherches récentes nous ont appris par exemple qu'en léchant ses ratons, la rate stimule certains gènes chez ces derniers. Je prédis que nous découvrirons dans le futur que certains comportements parentaux sont également nécessaires chez l'humain pour activer des gènes particuliers», affirme Mme Somerville.

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