Une dernière clope

Une scène familière que les Français ne verront de plus.
Photo: Agence Reuters Une scène familière que les Français ne verront de plus.

Paris — Un an et demi à peine après le Québec, la France vient elle aussi d'interdire la cigarette dans tous les bars, les restaurants, les discothèques et les cafés du pays. Même les clients de ces lieux autrefois enfumés que sont les bars-tabac, et qui détiennent le monopole de la vente des cigarettes, sont tenus d'écraser depuis le 1er janvier 2008.

Déjà appliquée depuis un an dans les lieux de travail, l'interdiction s'étend depuis hier à tous les lieux publics. Le premier jour de la nouvelle année a néanmoins offert un dernier sursis aux fumeurs. Pour ne pas déranger leur réveillon, le gouvernement leur a accordé une période de grâce de 24 heures puisque les amendes ne sont entrées en vigueur que le 1er janvier à minuit.

Quelques résistants

Légèrement plus clémente que sa version québécoise, la loi française permet encore aux fumeurs d'en griller une sur les terrasses (même couvertes) et à moins de neuf mètres des hôpitaux et des écoles. Cependant, les quelques centaines de bars à «chichas», qui attirent les amateurs de narguilé, devront ranger leurs pipes à eau et se trouver une nouvelle vocation. Quelques-uns seulement ont choisi d'entrer en résistance. Ils interdiront la cigarette mais continueront à offrir des narguilés. Les clients sont passibles d'une amende de 100 $. Quant aux établissements qui auront sciemment favorisé la violation de l'interdiction, ils pourront écoper du double.

On s'attend pourtant à ce que les fumeurs français rentrent rapidement dans le rang comme l'ont fait les Italiens avant eux. L'an dernier, l'interdiction de fumer sur les lieux de travail a été appliquée sans anicroches. Selon un sondage réalisé par l'Institut national de prévention et d'éducation à la santé (INPES), 83 % des Français approuvent la nouvelle loi. Soixante-douze pour cent des fumeurs sont même tout à fait ou plutôt favorables à l'interdiction de fumer dans les restaurants.

Relents de nostalgie

Cet exercice ne va cependant pas sans quelques relents de nostalgie dans un pays qui n'est pas réputé pour sa rectitude politique. Le sociologue Henri-Pierre Jeudy parlait cette semaine dans Libération de la fin d'une époque. «Nous vivons les derniers jours d'une archéologie des temps modernes: les volutes de fumée deviennent aussi "rétro" que les décors des vieux cafés.» Selon lui, le temps n'est pas loin où «ce sera au tour de l'espace privé d'être un jour contrôlé pour que plus personne ne fume, même chez soi».

Tous les grands médias ont rappelé, parfois avec une larme à l'oeil, cette époque ou le président Georges Pompidou tenait toutes ses conférences de presse une cigarette au bec. À l'exception de l'image du cowboy américain depuis longtemps amputé de cet attribut viril, peu de pays ont autant mythifié la cigarette. On n'imagine pas Gabin, Prévert, Montand, Ventura, Camus, Sagan ou Gainsbourg sans elle. Pas plus d'ailleurs qu'une réunion d'intellos à Saint-Germain-des-Prés. Encore aujourd'hui, on imagine mal un film de Chabrol, de Besson ou de Canet sans que le héros en grille une accoudé au zinc d'un café. Récemment, le chroniqueur du Monde allait jusqu'à se demander si Churchill aurait été aussi opiniâtre sans son célèbre cigare.

Et la convivialité?

Le vieux secrétaire d'État à la Fonction publique André Santini a bien tenté de ruer une dernière fois dans les brancards. Il en va, dit-il, de la convivialité des petits cafés de village qui représenteraient le dernier commerce de proximité dans plus de 3500 communes. Santini, qui avait déjà fait scandale en déclarant consacrer 1500 $ par mois à l'achat de ses précieux cigares, a proposé d'aménager la loi afin de permettre aux établissements de province de moins de 100 m2 de se déclarer fumeurs ou non fumeurs. Une idée appliquée en Espagne et d'ailleurs défendue en campagne électorale par nul autre que Nicolas Sarkozy. «Interdire de fumer là où on vend du tabac, c'est curieux!», avait déclaré le candidat.

Mais le député UDF s'est aussitôt fait répondre par la ministre de la Santé, Roseline Bachelot, qu'on allait «le protéger malgré lui». Selon cette dernière, «il n'y a pas de raison de plus protéger les gens contre la fumée en ville qu'en zone rurale».

Tous ne voient pas les choses ainsi. Dans Le Monde, le médecin Micheline Benatar s'inquiète de la propension des gouvernements à protéger les individus contre eux-mêmes. «Jusqu'à quand le législateur autorisera-t-il les "menus à la carte" dans les restaurants?, demande-t-elle avec ironie. [...] Mais que fait la loi? Quand nous imposera-t-elle, et pour notre bien, des menus diététiques?» Sur un ton plus grave, le médecin s'inquiète d'une société où l'on refusera bientôt d'assurer les fumeurs ainsi que les amateurs de vin et de foie gras.

Haro sur le mégot

En attendant, les Parisiens commencent à découvrir le charme des trottoirs couverts de mégots. Rue du Faubourg-Saint-Honoré, des riverains se sont déjà plaints de l'état des trottoirs. Dans le quartier branché du Marais, les vernissages et autres fêtes se déroulent déjà largement sur la voie publique, un verre dans une main et une cigarette dans l'autre. Une association nommée Haro sur le mégot a déjà vu le jour. British American Tobacco en a profité pour équiper une centaine de bars-tabac de la région parisienne de cendriers extérieurs. Il s'agit de favoriser l'expansion des terrasses où il sera toujours permis de fumer. Pour retenir tant bien que mal les fumeurs, de nombreux cafés prévoient installer des «braseros» extérieurs, sortes de calorifères alimentés au gaz qui chauffent la tête des clients pendant que les pieds gèlent.

Des amendes de 183 euros sont déjà prévues pour les entreprises qui ne ramasseront pas les mégots devant leur porte. Les fumeurs sont passibles d'une contravention de 38 euros (55 $CAN) À quand les trottoirs fumeurs ou non fumeurs? Ne riez pas! Ils existent déjà au Japon. En Californie, le comté d'Orange a banni la cigarette de tout son littoral. Tout comme San Francisco qui vient d'interdire de fumer dans ses parcs.

Voilà ce qui faisait dire à Henri-Pierre Jeudy que «le nouvel ordre sanitaire de la société semble bel et bien s'imposer sur les ruines d'une époque où le goût de la liberté et de la vie, représenté par des volutes de fumée, est aujourd'hui devenu le symbole d'une erreur malsaine.»

Correspondant du Devoir à Paris

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