Vingt ans avant de pouvoir suivre un patient

Les incitatifs financiers récemment consentis aux médecins de famille pour les encourager à recentrer leur pratique vers le suivi et la prise en charge n'auront vraisemblablement que peu d'effets sur la pénurie qui sévit si durement au Québec, estime l'Association des jeunes médecins du Québec (AJMQ). Du moins, aussi longtemps que les jeunes omnipraticiens seront tenus à l'écart de cette pratique essentielle, explique son président, le Dr François-Pierre Gladu, qui plaide pour une réforme en profondeur.

Depuis 1993, tous les jeunes médecins sont tenus d'effectuer des activités médicales particulières, communément appelées les AMP. Celles-ci les amènent à consacrer au moins 12 heures de leur semaine à des services médicaux essentiels donnés en milieu hospitalier. Une obligation qu'ils traînent pendant les 20 premières années de leur pratique. Le hic, c'est que les jeunes médecins sont plutôt tenus de travailler en moyenne de 25 à 30 heures par semaine à l'hôpital en raison de leurs diverses obligations. Tout cela ne leur laisse que peu ou pas de temps pour la prise en charge des patients, si bien que la majorité se rabat sur le «sans rendez-vous» pour combler leurs horaires.

Quand on sait qu'un Québécois sur quatre n'a pas de médecin de famille attitré, on ne peut que s'étonner de voir la relève prise dans un tel engrenage, dénonce le Dr Gladu dans un entretien au Devoir. «Cela veut dire que, pendant 20 ans, ces médecins ne feront pas ce pourquoi ils ont été formés, soit faire du suivi. Comme professeur clinique [à l'Université de Montréal], ça me désole.» Et on ne parle pas ici de quelques médecins, mais bien de milliers d'omnipraticiens. «On estime qu'il y a entre 2500 et 3000 médecins de famille sur 7800 qui font peu ou pas de prise en charge à cause des AMP. Si ces gens-là étaient libérés de manière à faire ne serait-ce qu'un demi-temps en prise en charge, 96 % des Québécois auraient un médecin de famille.»

Vraiment? Absolument, répond le Dr Gladu, qui invite Québec à s'inspirer de ce qui se fait ailleurs au Canada. Alors que le Québec a choisi de transférer tout le poids des AMP sur les seules épaules de sa relève, les autres provinces ont fait le pari de répartir équitablement cette tâche essentielle. En Ontario, par exemple, tous les médecins de famille font quatre heures d'AMP, que ce soit à l'urgence, en milieu hospitalier ou même à leur bureau, les soirs et les fins de semaine.

C'est ainsi qu'avec seulement 85 médecins pour 100 000 habitants, les Ontariens de plus de 12 ans ne sont que 8,9 % à ne pas avoir de médecin de famille. Malgré ses 109 médecins par 100 000 habitants, ce qui est bien au-dessus de la moyenne canadienne fixée à 98, le Québec affichait en 2006 un taux d'orphelins de 25,1 %, selon l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS).

Privilégier la prise en charge

Mais pour le gouvernement comme pour les syndicats, l'idée de demander aux médecins seniors de mettre la main à la pâte est irrecevable. Ceux-ci craignent en effet que cela ne force ces médecins d'expérience à abandonner une partie de leur clientèle. Retour à la case départ, donc? Pas si sûr, avance le Dr Gladu. «Les choses ont changé depuis 1993. La prise en charge des patients vient maintenant avec des incitatifs financiers. Advenant l'obligation de faire de quatre à six heures d'AMP, ces médecins-là vont sans aucun doute délaisser le sans rendez-vous. En retour, cela va permettre aux nouveaux médecins de faire eux aussi de la prise en charge. Ça ne peut être que gagnant-gagnant pour la société, qui est bien mieux servie lorsqu'elle est prise en charge.»

Sur ce point précis, tout le monde s'entend d'ailleurs parfaitement. Il est effectivement beaucoup plus rentable de faire du suivi et de la prise en charge que de disperser les énergies et les ressources du réseau dans les cliniques sans rendez-vous. «Le sans rendez-vous, c'est bien, parce que ça désengorge un peu les urgences. Mais un peu seulement, parce que ce n'est pas votre médecin habituel qui vous reçoit. Les traitements sont alors très ponctuels. Et ils ne vont pas au fond des choses. Souvent, les gens vont donc devoir reconsulter ou encore se résoudre à aller à l'urgence», explique ce médecin de famille qui oeuvre présentement à Montréal après plusieurs années passées en région.

D'un strict point de vue financier, cette formule est une évidence. Une visite à l'urgence pour un problème de santé bénin comme l'hypertension coûte de cinq à dix fois plus cher à l'État qu'en cabinet. Pour la santé publique, les retombées sont encore plus intéressantes. Plusieurs études démontrent en effet que les patients qui sont suivis par un médecin de famille sont moins susceptibles de mourir et coûtent moins cher au système. Ils sont aussi moins souvent hospitalisés et consomment moins de médicaments, note le Dr Gladu dans un texte paru dans le numéro de novembre du Médecin de famille canadien.

Dans ce texte, le Dr Gladu remet en question notre perception de la pénurie, pourtant évaluée au Québec à un imposant 800 médecins de famille. À Montréal, ce manque est ressenti de manière encore plus criante qu'ailleurs, alors que pas moins de 32,4 % des Montréalais n'ont pas de médecin de famille. Mais ces chiffres sont trompeurs, croit le Dr Gladu. «On ne dit pas qu'il n'y a pas de pénurie, mais on voit bien qu'elle est très relative. Après tout, par rapport au reste du Canada, on a plus de médecins au Québec et moins de services, il y a forcément quelque chose qui cloche.»

Pour son association, il est clair que les AMP sont à la source de tous ces maux et que seul un partage plus équitable peut faire une différence. Bien sûr, il y a là un enjeu strictement générationnel. «Sans blague, j'ai des collègues policiers qui vont prendre leur retraite quand j'aurai terminé mes activités prioritaires!» Mais cela va bien au-delà de cela, ajoute du même souffle le Dr Gladu. «Depuis cinq ans, on s'est aperçu qu'au-delà du problème générationnel, les AMP engendrent un réel problème d'accès aux soins pour la population. Et ça, c'est impardonnable dans les circonstances actuelles.»
 
4 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 29 novembre 2007 03 h 51

    Besoin d'information

    Rimouski, ce 29 novembre 2007,

    Deux questions hantent mon esprit à la suite de votre article: au-delà des transferts de temps, quel est l'état de santé des médecins les plus anciens? Est-ce que leur travail nuit gravement à leur santé? Dans l'affirmative, jusqu'à quel point et en quoi leur santé serait-elle améliorée par votre solution?

  • Jean-Philippe Vaillancourt - Inscrit 29 novembre 2007 11 h 08

    une reforme en profondeur

    En effet, la "reforme en profondeur" demande par Monsieur Gladu est une excellente chose. Pourquoi ne pas etendre cette reforme aux autres professionnels de la sante. Par exemple, pemettre aux infirmieres certains actes medicaux (comme par exemple la reference a la radiographie pour des blessures mineures, la prise en charge dans les urgences des infections benignes, etc.) et aux psychologues, comme c'est le cas dans les autres provinces, de permettre a ceux-ci d'etre des acteurs de premier plan lors de l'accueil des clients a l'urgence afin de permettre aux omnipraticiens d'excercer dans le champ pour lequel ils ont vraiment ete formes.

    La medecine devrait cesser de se comporter comme etant la detentrice de la reponse a tous les maux.

    Peut-etre a ce moment aurions nous un sentiment d'evolution dans le systeme de sante et ainsi creer un meilleur acces aux soins pour la population.

  • Christiane Robitaille - Inscrite 29 novembre 2007 11 h 50

    Tout cela est vrai!

    Oui, il est temps que l'on s'en apercoive. De plus, le problème avec ce système est que les jeunes médecins ne prennent pas suffisament d' expérience dans le suivi de patients, et qu' après vingt ans d'AMP, ils auront peut-être oublié comme bien suivre un patient!Tant d'années d'études pour faire du cas par cas. Peut-être auront-t-ils aussi perdu le pli et le désir d'être médecin de famille! Et nous, les devenus vieux, allons le payer très cher!

  • Marc Lacroix - Inscrit 1 décembre 2007 12 h 04

    Pénurie de médecins au québec

    Étant moi-même médecins de famille pratiquant strictement en première ligne et en régions éloignées au Québec je tiens à féliciter le Dr Gladu concernant son article traitant des injustices qui touchent les jeunes médecins du Québec. J'aimerais ajouter de plus que ces injustices, à savoir les AMP qui touchent les jeunes médecin pour les 20 premières années de pratiques ne sont pas les seules inégalités qui afligent les jeunes médecins Québécois. Il ne faut pas oublier les PREM qui forcent uniquement les jeunes médecins à s'exiler en région pour débuter leur pratique et ce malgré la pénurie criante de médecins dans les grands centres. On n'a qu'à penser aux multiples fermetures d'urgences majeures comme Saint-Sacrement et le Jeffrey hale à Québec. Récemment, même le centre hospitalier de Saint-Eustache recevait son autorisation de recourrir à la banque de médecins dépanneurs faute d'effectif suffisant pour combler son horraire... Encore une fois ces mesures contraignantes improvisées créent une réalité artificielle qui dans bon nombre de cas n'amène pas de réelle solution à la pénurie d'effectif médicaux et qui dans certains cas poussent les jeunes médecins à Quitter la province. On ne parle que trop peu des réelles statistiques d'exode des jeunes médecins. Le gouvernement tente de camouffler ces statistique en les maquillant et en manipulant les chiffres. Par exemple, lorsque l'on compile les statistiques d'exode, on ne calcule pas les finissants qui quittent la province à la fin de leurs études et on ne tient pas compte dans les statistiques de ceux qui comme moi travaillent dans d'autres provinces tout en maintenant leur privilèges au Québec. En 2004, on comptait près du tier des finissants qui ont choisi de quitter... Je ne connais malheureusement pas de statistique plus récente sur ce sujet.

    Dans un autre ordre d'idée, il faut aussi considérer les pénalités relatives à la rémunération touchant encore une fois uniquement les jeunes médecins et ce pour les cinq premières années de leur pratique. Par exemple pour ce qui est de la rémunération à taux horraire, les jeunes médecins sont soummis à des pénalités significatives et ce pour les cinq premières années de leur pratique malgré le fait qu'ils assument un fort pourcentage des tâches ingrates, à savoir, travail dans les urgences, hospitalisation, horraires souvent défavorables... C'est honteux d'avoir encore en 2007 des mesures discriminatoires touchant uniquement les jeunes médecins.

    Enfin, dans un ordre plus général d'idée, l'écart de rémunération avec les médecins du reste du Canada demeure encore un point majeur qu'il faut régler si on veut retenir nos effectifs et en attirer d'autres. La récente entente intervenue entre la FMOQ et le gouvernement qui était sensé corriger cet écart est très décevante. Premièrement on a ramené l'écart admis de 45 à 19% sous prétexte que le coût de la vie au Québec est inférieur et que les médecins travaillent moins que leus homologues du reste du Canada... Comparativement à l'entente négociée par les spécialistes récemment, c'est une vrai blague! Si on considère seulement les gains obtenus de 1,5 milliards chez les spécialistes contre le maigre 451 millions des omnipraticiens, on constate que les négociateurs de la FMOQ n'ont pas les mêmes dents que ceux qui ont négocié l'entente des médecins spécialistes. En gros, il n'y a en réalité aucun réel rattrapage salarial dans le cas de omnipraticien, au mieux, cette entente maintiendra l'écart existant au niveau actuel d'ici 2016...

    Merci de votre attention,


    Marc Lacroix md