Travailler en santé - Le privé impose moins de contraintes que le réseau public

Sous la pression, le stress et l’épuisement, les infirmières du réseau public sont parfois tentées de passer par une agence de placement.
Photo: Agence Reuters Sous la pression, le stress et l’épuisement, les infirmières du réseau public sont parfois tentées de passer par une agence de placement.

En santé, lorsqu'il est question de travailler dans le privé, on peut faire référence à plusieurs phénomènes. Il y a, évidemment, celui des agences de placement, qui prend beaucoup d'ampleur depuis quelques années, celui des résidences privées pour personnes âgées et celui, plus récent, des cliniques privées apparues à la suite du jugement Chaoulli de la Cour suprême. Le travailleur du domaine de la santé bénéficie-t-il réellement de cette diversification des employeurs potentiels? Ses conditions de travail en sont-elles bonifiées? Quelles en sont les répercussions pour la société?

Prenons l'exemple d'une infirmière fraîchement diplômée qui se trouve un emploi dans un hôpital. Elle doit travailler de nuit et les fins de semaines. En raison de la pénurie de personnel, avant même d'avoir acquis un an d'expérience, la jeune infirmière devient responsable d'un département de nuit. La pression, le stress et l'épuisement risquent d'être au rendez-vous.

Si la même infirmière décide de passer par une agence de placement, sa réalité sera tout autre. «Avec une agence, elle pourra demander de travailler seulement du lundi au vendredi de jour, par exemple, avec un petit 2 % de salaire de plus que ses collègues du réseau public. C'est certain que si l'on regarde seulement à court terme, ça peut être alléchant», explique la présidente de la CSN, Claudette Carbonneau.

Pour certains préposés aux bénéficiaires, les agences sont essentielles s'ils veulent travailler. «Il existe des formations de trois semaines qui ne sont pas reconnues dans le milieu, et jamais des hôpitaux ou des CHSLD n'engageraient des gens si peu qualifiés. En allant voir des agences, qui ne sont pas réglementées, ces personnes sont engagées et vont travailler dans ces mêmes hôpitaux et CHSLD», déplore le président de l'Association des préposées et préposés aux bénéficiaires du Québec (APABQ), Jacques Lacoste.

Peu d'avantages réels

Toutefois, même lorsque le salaire offert est légèrement plus élevé dans les agences de placement, il faut regarder d'autres facteurs avant de déterminer si l'avantage est réel. «Lorsqu'on regarde au fond des choses, on se rend compte rapidement que ce n'est pas avantageux pour le travailleur. D'abord, ces agences n'offrent pas de caisses de retraite, d'avantages sociaux ni de sécurité d'emploi. Toutefois, les jeunes ne pensent pas toujours à ça», remarque Mme Carbonneau.

Chez les préposés aux bénéficiaires, les conditions de travail sont souvent bien pires. «Comme plusieurs de ces travailleurs ne sont pas suffisamment formés, les salaires offerts dans les agences sont généralement de moins de 10 $ l'heure, alors qu'un employé régulier d'un établissement de santé atteindra 17 ou 18 $ l'heure. Évidemment, avec les agences, les avantages sociaux sont inexistants et l'employé change continuellement de milieu de travail», affirme M. Lacoste.

Le système de santé fragilisé

De telles disparités de traitement basées sur le statut d'emploi créent évidemment des frictions au sein des établissements. «Les agences mènent une concurrence déloyale et déconnectée des véritables besoins en santé. Des malades, il y en aura toujours les soirs et les fins de semaines. De plus, cette situation crée un déséquilibre avec les employés des établissements qui doivent faire plus de travail de nuit et de fin de semaine pour compenser. C'est la meilleure façon de détériorer le système de santé!», s'exclame Mme Carbonneau.

En faveur des agences si elles servent à dépanner, l'APABQ, réclame toutefois une réglementation pour les obliger à embaucher des gens suffisamment formés. «C'est rendu que les établissements de santé préfèrent passer par des agences plutôt que d'avoir leurs propres employés, parce qu'ils n'ont pas d'avantages sociaux à payer ni de primes de fin de semaine ou de nuit. De plus, la venue de préposés qui n'ont pas de formation adéquate dans les établissements donne plus de travail aux employés réguliers, ce qui crée de l'essoufflement et du découragement. Enfin, le personnel d'agence est en constante rotation, alors impossible de créer des liens avec les patients, ce qui peut créer de l'insécurité, surtout auprès des personnes âgées dans les CHSLD», explique M. Lacoste.

L'autre privé

Dans le système de santé privé, il est difficile de tirer des conclusions générales, puisque les situations varient beaucoup d'un endroit à l'autre. Par exemple, dans les petits établissements privés bas de gamme pour personnes âgées, il semble que les conditions de travail soient très difficiles. «Pour un salaire minime, les préposés doivent en faire beaucoup en plus de leur travail régulier: les repas, le lavage, le ménage, etc. Toutefois, dans les établissements plus haut de gamme, les conditions sont, je crois, généralement assez bonnes, tout dépendant évidemment du nombre de personnes qu'ils ont à charge et de leur état. Car bien souvent, lorsqu'une personne âgée devient trop hypothéquée, ces établissements les envoient dans un CHSLD», explique M. Lacoste, précisant que pour connaître plus précisément les différentes conditions de travail vécues par les préposés aux bénéficiaires, l'APABQ a commandé un sondage dont les résultats seront bientôt divulgués sur leur site Internet.

Avec le développement du secteur privé, suite au jugement Chaoulli, certains travailleurs seront certainement tentés de faire le saut dans des cliniques privées. «C'est évident que dans le privé, les employeurs n'ont pas les mêmes contraintes. Une clinique qui fera seulement des opérations de cataractes pourra être ouverte seulement du lundi au vendredi, de 9 à 17 heures, sans avoir de salle d'urgence. C'est certain que ces conditions de travail pourront être attirantes», indique Mme Carbonneau.

Toutefois, dans ce dossier, la CSN précise qu'elle ne défend pas d'abord l'intérêt des travailleurs de la santé, mais celui de toute la population québécoise, qui doit avoir accès à des soins de qualité peu importent ses moyens. «Développer des services spécialisés dans le privé peut être utile pour certaines personnes, mais ce n'est pas ce qui est le plus névralgique. Dans le contexte actuel de pénurie de main-d'oeuvre, prévient Mme Carbonneau, attirer le peu de personnel qualifié du notre système public dans le privé ne ferait qu'aggraver la situation, déjà presque au point de rupture.»

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Collaboratrice du Devoir