Le nouveau mal du siècle

Près de 50  % de l’absentéisme au travail est lié aux troubles de santé mentale, ce qui représente entre 70 et 80 % du nombre de jours perdus et un coût annuel de 14 milliards. «On observe le même phénomène qu’on observait avec les maux de
Photo: Près de 50 % de l’absentéisme au travail est lié aux troubles de santé mentale, ce qui représente entre 70 et 80 % du nombre de jours perdus et un coût annuel de 14 milliards. «On observe le même phénomène qu’on observait avec les maux de

Après le dos, c'est la tête. Les troubles de santé psychologique au travail font aujourd'hui des ravages au Québec, représentant pratiquement 50 % de l'absentéisme. Une situation certes alarmante, notent les experts, mais qui peut changer. À condition de sortir la tête du sable. Récemment, une collègue d'Yvan Lamontagne lançait au président du Collège des médecins du Québec (CMQ) que «dans cinq ans, si rien ne change, tous ceux qui n'auront pas d'emploi seront en dépression alors que ceux qui travailleront seront en burn-out».

Une boutade, bien sûr, a indiqué M. Lamontagne lors de l'allocution d'ouverture du 10e Colloque sur la santé psychologique au travail, qui se poursuit aujourd'hui à Montréal. Mais une boutade qui a du vrai.

C'est que le nombre de travailleurs dont la santé mentale est chancelante atteint des proportions importantes au Québec (et un peu partout ailleurs dans le monde). Les chiffres évoqués hier par Jean-Pierre Brun, titulaire de la chaire en gestion de la santé et de la sécurité du travail à l'Université Laval — qui organise le colloque —, sont à ce sujet éloquents.

Ainsi, si on a longtemps parlé des maux de dos comme étant le mal du siècle dernier, autant au travail qu'à la maison, c'est aujourd'hui les troubles de santé mentale qui pourraient mériter ce titre. «C'est de plus en plus clair qu'on s'en va vers ça, note M. Brun en entrevue. On observe le même phénomène qu'on observait avec les maux de dos il y a 10 ans: on disait à l'époque que c'était personnel, que ce n'était pas relié au travail.»

Or le professeur indique qu'on «est encore à ce stade [du déni] avec la santé mentale. Sauf que les entreprises sont aujourd'hui rattrapées par l'ampleur des coûts que ça amène et s'aperçoivent que le problème est bien réel.» Près de 50 % de l'absentéisme au travail est lié aux troubles de santé mentale, et cela représente entre 70 et 80 % du nombre de jours perdus, dit-il. «Il y a du positif là-dedans, indique M. Brun: puisque ça coûte cher, on va le prendre en charge.»

Au Canada, on estime à 14 milliards par année les coûts reliés au stress en milieu de travail, a mentionné M. Brun durant sa conférence. En Europe, il se situe au deuxième rang parmi les problèmes de santé les plus fréquents et constitue 50 % des demandes d'assurance pour invalidité à long terme.

En 2004, la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST) a pour sa part payé 14,3 millions en indemnités pour des lésions liées au stress ou à l'épuisement professionnel, relève M. Brun. C'est un faible pourcentage des indemnités totales, mais la CSST reconnaît que c'est surtout parce qu'il est très difficile de déterminer si le mal du travailleur vient du travail ou de l'extérieur.

Les chiffres de Statistique Canada permettent mieux de mesurer le problème. Ils indiquent que quatre travailleurs sur dix ont connu un épisode de détresse psychologique au travail entre 1994 et 2001. La même proportion de Canadiens et de Québécois se disent d'ailleurs assez ou extrêmement stressés dans la vie.

Autre méthode de calcul: 7,5 millions d'ordonnances d'antidépresseurs ont été délivrées au Québec en 2005, soit deux millions de plus qu'en 2001. Ce sont tous là des indicateurs qu'il y a des choses qui ne tournent pas rond dans nos milieux de travail, pensent MM. Lamontagne et Brun.

Coupable

Qui est le coupable? Tout le monde et personne à la fois, note-t-on. Jean-Pierre Brun relève que tout change: le travail, la main-d'oeuvre, la société, les individus... On demande aujourd'hui plus de travail aux employés, en plaçant bien haut la barre de la productivité, ce qui augmente grandement les niveaux de stress de tout un chacun. Faut que ça roule, toujours, longtemps, et rapidement.

En 20 ans, le nombre de personnes qui trouvent que ça va «très vite» au travail a augmenté de 10 % au Québec, alors qu'il y a 20 % de Québécois de plus qui manquent de temps pour terminer leur travail. «C'est rendu très rare qu'on rencontre quelqu'un qui a du temps et qui attend la prochaine commande», indique en souriant le professeur Brun.

Plus largement, c'est toute l'ambiance de travail qui pèse. Les experts observent que moins l'employé a de responsabilités, de pouvoir décisionnel, de possibilité d'avancement, de commentaires constructifs sur son travail, plus il court le risque de se taper une solide déprime.

Aussi, les horaires (de plus en plus longs), l'environnement physique au travail (des bureaux toujours plus petits), une supervision abusive des patrons ou un manque général de soutien influencent beaucoup l'humeur du travailleur.

Mais à ces maux, les remèdes existent. Et ils sont somme toute assez simples à appliquer. «Ce ne sont pas des solutions très dispendieuses et elles peuvent faire faire des économies substantielles», indique Yves Lamontagne, qui est aussi président de la Fondation des maladies mentales.

Il a suggéré hier une bonne liste de réponses. Aux employeurs, il suggère donc de «cesser de faire l'autruche et de réaliser l'importance du phénomène». Ensuite, il faudra donner aux gestionnaires des programmes d'aide aux employés (PAE) les clés pour apprendre à détecter les signes avant-coureurs de l'épuisement, améliorer la communication dans les entreprises, revoir le rôle et les conditions de travail («faire de longues heures n'est pas nécessairement productif», dit-il), mieux gérer tous les changements de tâches, élaborer des programmes de gestion de stress, d'entraide, d'écoute.

Et puis, comme les travailleurs ont aussi leur part de responsabilité, M. Lamontagne leur lance qu'il faut apprendre à gérer son temps, ne pas laisser le travail devenir le centre de sa vie, avoir des activités sociales en dehors du bureau, savoir se faire plaisir souvent («c'est bien beau d'économiser pour avoir une piscine, mais si c'est pour se baigner déprimé... »), et puis garder alerte son sens de l'humour: une petite blague pour baisser la pression, ce n'est jamais mauvais.

Rien de trop sorcier, donc. «Mais encore faut-il savoir les mettre en oeuvre, ces solutions, nuance Jean-Pierre Brun. Ça implique de revoir toute notre conception du travail, l'organisation de celui-ci.» Sauf que nous n'avons pas vraiment le choix de le faire, ajoute le professeur.

«C'est un peu comme avec l'environnement: le niveau d'alerte a été élevé longtemps, et nous sommes maintenant au point de rupture. Il faudrait réagir avant d'en arriver là avec la santé psychologique des travailleurs.»

Sinon quoi? «L'impact le plus grave se situera dans l'augmentation des maladies cardiovasculaires, pense-t-il. Quand on comprendra où mène le stress du bureau, il y a bien des gens qui vont se réveiller.»

En attendant, plusieurs centaines de gestionnaires de ressources humaines de tous les milieux continueront aujourd'hui de se sensibiliser au problème. Sans pression, bien sûr...
5 commentaires
  • Gilles Bousquet - Inscrit 2 novembre 2007 07 h 30

    Ajustez les assurances-maladies imaginaires à la baisse !

    Un remède de cheval à ce problème d'absentéisme est de couper en 2, pendant leurs absences, les revenus des malades du dos et de la tête qui ne peuvent être confirmés par des tests surs pour éliminer celles et ceux qui ont le mal imaginaire.

    Il a été prouvé que les employés qui ont de l'assurance maladie au travail sont beaucoup plus absents que les autres qui n'en ont pas, tout en sa la coulant douce à la maison, loin du boss écoeurant qui pousse tout le temps.

    Félix appelait ça payer un homme à ne rien faire.

  • Centre de Documentation Conseil Science et Technologie - Inscrit 2 novembre 2007 10 h 24

    «Le mal hollandais» auquel réfère M. Bousquet

    Oui, c'est une véritable maladie et les gens vulnérables se sentent en détresse dans «cette organisation» de performance à tout prix.

    Il y en a qui sont aussi conscients que leur rôle et responsabilités ne sont qu'un mythe pour servir la carrière des gestionnaires ou encore juste la richesse des actionnaires qui ne partageront pas assez même si beaucoup d'efforts sont donnés par les employés.
    Des gens plus conscients, plus éduqués et des organisations du travail encore baséés sur le modèle fordisme de division des tâches, le modèle de «l'usine », même avec les nouvelles technologies et toutes les performances qu'elles entraînent pour la productivité des employés.

  • Olivier Laroche - Inscrit 2 novembre 2007 13 h 39

    L'exploitation de l'homme par l'homme

    C'est simple (ou simplifié!): Plus les gens sont conscients et éduqués, plus ils se rendent compte que, souvent, leur travail est inutile, non valorisant, va à l'encontre de leurs valeurs, leur prend trop de temps, etc. De là la dépression.
    La croissance et la productivité à tout prix n'en ont plus pour longtemps. Tant mieux.
    La comparaison avec l'environnement est à propos.
    L'économie ne tiendra pas longtemps si on ne s'occupe ni des humains en société, ni de l'environnement. Les trois vont ensemble et doivent avoir la même importance.
    J'espère toujours un juste retour du balancier vers la société et l'environnement avant qu'il ne soit trop tard.

  • Julie Thériault - Inscrite 2 novembre 2007 20 h 13

    la pression sociale: une cause des troubles de santé mentale

    Il pleut. Beaucoup. Une journée sans soleil. Un ciel gris et lourd. Je ne sais pas si "c'est un p'tit bonheur", Félix. Un petit, oui. "Emmenez-moi" plutôt car "la misère est - paraît-il - moins pénible au soleil." N'est-ce pas Charles?

    Le monde s'est arrêté: les rues sont abandonnées; cloîtrées sont ces gens. La Terre tourne sans moi ou avec moi. Je suis dans ma cuisine, dans l'immobilité. Mes pieds sont froids. J'aimerais faire tout, sauf justement ceci. Faire tout, mais justement pas cela. J'aimerais être partout, mais non, pas ici!

    À la radio, un homme raconte sa préparation pour un grand repli en Arctique. C'est ça, maintenant pour se faire une vie palpitante et échapper à la routine, l'homme s'est dit qu'il devrait s'immiscer entre deux glaciers où aucun hélicoptère ne pourra le rescaper. Et pourquoi va-t-il affronter le gèle: le nez glacé, les orteils immobilisées, les joues plaquées d'engelures, les doigts raidis? Pour lui-même? Vraiment? Peut-être. Ou pour le prestige social? Combien vivent-ils et consacrent-ils leurs activités ou leurs désirs professionnels dans le but de la reconnaissance d'autrui?

    À 17 ans, au Nord de Toronto, au chalet d'une amie - elle était gardienne des enfants des propriétaires -, j'ai rencontré une femme, une amie des propriétaires. Une femme simple. Assise au bout du quai, elle m'a dit travailler quelques mois en Ontario pour repartir en voyage quelques mois. Sa vie était ainsi: entre ici et là-bas. Rien de plus que le plaisir sans de grandes aspirations. Une vie simple.

    Maintenant, je n'insinues pas de ne pas avoir des ambitions, des projets de grandeur. Non. Je suis seulement sceptique envers tous ces anxieux - l'anxiété étant une peur qui n'a plus sa raison d'être, une sensation de vide -, ces insatisfaits, ces dépressifs qui exigent trop, qui oublient de profiter des "p'tits bonheurs" quotidiens. Les chiffres parlent, vous l'avez écrit: 50% de l'absentéisme au travail est causé par les troubles de santé mentale au Québec. Le stress étant la cause première. Ailleurs dans le monde, la tendance est similaire.

    http://ju-theriault.blogspot.com/

  • Sophie Yolaine Payeur - Inscrite 17 novembre 2007 12 h 24

    Le bien-être se cultive...

    D'une évidence, à première vue. Simple, si vous avez des talents d'horticulture, transmis de génération en génération ou encore des expériences de réussite. Plus complexe, si vous provenez de milieux dysfonctionnels.

    Alors, il conviendra de définir l'importance du contexte et les rôles des acteurs. Vous comprendrez avec ce qui suit. Silence, on tourne...

    Quel apprentissage que d'évoluer dans ce théâtre... Mais, si je ne sais pas que je ne sais pas, comment vais-je apprendre? Mais où sont les éclairagistes? J'ai parfois peur dans le noir et la route semble longue et difficile. Vous savez, mais j'insiste, plus j'apprends et plus je peux relever des défis et par conséquent, je ne pourrai qu'affronter les défis à ma portée.

    Et si j'échouais...ah je crois que je gagnerais à me protéger. Voilà, la porte de sortie par excellence! La déresponsabilisation consciente... L'indifférence... Devenir muet, m'isoler, ne rien changer, laisser-aller, errer quoi. Une non-production consciente. Ouin! Et bien, la récolte ne sera pas trop bonne pour l'hiver et en plus, il fait froid ici.

    Mais tout autour, ces modèles et ces représentations que font-ils? Ils se disputant le pouvoir. Ces jeux et ces règlements que l'on retrouve ici et là, au quotidien. C'est quoi leur but?

    Ah, la performance. Mais, c'est démoniaque cette idée! Comment relever le défi de la performance sans s'enliser consciemment dans la déresponsabilisation. Le prix est tout aussi élevé que l'indifférence, il me semble.

    Ah ok, je comprends, ça te prend un handicap pour jouer. Il semble que le handicap le plus « hot », c'est le manque de vision. Alors, c'est comme si le jeu se fait les yeux bandés. Voilà la solution, du moins c'est ce que plusieurs font.

    Hum, j'ai peur dans le noir...Quelle expérience! Oh, la-la. Attends, j'ai ma lampe de poche... Hi! Hi! Lui, il a une cape noire et il détient des pouvoirs... Deux diplômes de premier cycle, des études doctorales et postdoctorales et il se promène avec une banderole posée sur une fourrure blanche qui lui décore les épaules. Il a l'air sérieux. Est-ce le bien-être? Ouch! Je me suis fais mal, encore. Quel apprentissage!

    Je crois que je vais essayer de maîtriser les compétences du bien-être pour moi. Une fois les compétences du bien-être développées, j'essayerai de les déployer avec les autres, comme ça, se sera moins ennuyant et d'ailleurs comment je saurai, si je sais autrement.

    À moins que je poursuive dans le développement des compétences x, y, z. Ouin, il y en a en toute une liste. Imagine, le vice que ce serait de les vouloir toutes. Est-ce que cela me donnera le droit de porter la banderole sur les épaules plutôt que le bandeau sur les yeux?

    Ok, va pour la culture, pour l'instant du moins, qui sait? Les interactions pourraient apporter des récoltes satisfaisantes! Pour tous! Quelle joie! Quel bonheur! Enfin, un semblant d'équité.


    sypayeur@hotmail.com