Plasticité cérébrale - Des cours de langue pour rester alerte !

La Dre Ana Ines Ansaldo mène une étude sur l’apprentissage d’une langue seconde dans laquelle elle compare de jeunes adultes autour de la vingtaine à des personnes âgées de plus de 65 ans.
Photo: La Dre Ana Ines Ansaldo mène une étude sur l’apprentissage d’une langue seconde dans laquelle elle compare de jeunes adultes autour de la vingtaine à des personnes âgées de plus de 65 ans.

Trop tard pour apprendre une nouvelle langue? Que non! Ce n'est jamais le cas. De plus, l'exercice est non seulement réalisable, mais également source de nombreux bénéfices pour celles et ceux qui s'y aventurent. La Dre Ana Ines Ansaldo, directrice du Laboratoire de plasticité cérébrale, communication et vieillissement au Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, et professeure au département d'orthophonie et d'audiologie, est catégorique sur ce point: apprendre une langue seconde peut constituer l'une des cordes du bien-vieillir.

De nombreux préjugés mésestiment les capacités d'apprentissage des personnes qui avancent en âge. «La notion de normalité en matière d'habiletés cognitives, explique la Dre Ana Ines Ansaldo, était basée sur les résultats de recherches menées auprès de jeunes adultes, soit à une période où l'individu est généralement très stimulé par son milieu de vie.» De ce fait, peu de paradigmes propres à la population âgée ont été développés quant aux dimensions neurobiologiques et cognitives de leur compétence d'apprentissage. «Or, on devrait plutôt dire que les personnes âgées apprennent différemment. Elles ont leur propre style d'apprentissage.»

Ainsi sait-on désormais que, lors d'une tâche langagière, elles feront appel à des régions cérébrales différentes et à des réseaux bien plus vastes que les individus plus jeunes. En effet, en vieillissant, nous bénéficions d'un bagage de connaissances de plus en plus étoffé, ce que les scientifiques nomment la mémoire sémantique. Nous y rangeons les concepts abstraits et concrets qui nous permettent de comprendre le monde. «Tout au long de notre vie, notre cerveau montre des signes de plasticité cérébrale, plasticité qui permet précisément d'apprendre.»

La Dre Ana Ines Ansaldo mène une étude sur l'apprentissage d'une langue seconde dans laquelle elle compare de jeunes adultes autour de la vingtaine à des personnes âgées de plus de 65 ans. Or, les deux groupes sont parvenus au même niveau de performance dans des délais identiques. Seules les structures du cerveau qui sont sollicitées par les apprenants sont différentes. Les plus âgés multiplient les portes d'entrée au «réseau» en s'appuyant davantage sur des régions cérébrales moins spécifiques au traitement langagier. «Si leurs habiletés spécifiques sont moins fortes, ils peuvent mieux compenser grâce à la multiplicité des portes d'entrée.»

Se doter d'un environnement stimulant

Par le passé, une certaine tendance voulait également systématiser la relation entre l'âge et la diminution des facultés cognitives, tel un processus biologique et génétique incontournable. Aujourd'hui, l'influence de l'environnement n'est plus discutée. «L'environnement, par l'intermédiaire de nos habitudes de vie, façonne cette hérédité. Il peut contribuer à diminuer ou augmenter un handicap génétique donné, tout comme il contribuera au maintien des habiletés cognitives chez les personnes âgées.» Le rôle de l'environnement est d'autant plus central lorsque les habiletés sont affaiblies, puisqu'il peut permettre la mise en place de stimulations des habiletés à renforcer ou encore la mise en place de stratégies compensatoires. Un environnement stimulant correspond à un équilibre subtil entre des éléments connus, et de ce fait rassurants, et des nouveaux éléments qui piqueront la curiosité et seront autant d'occasions de stimulation cognitive et neurobiologique.

L'apprentissage d'une nouvelle langue entre dans cette catégorie en faisant appel à des régions du cerveau spécifiques au traitement du langage, en construisant de nouveaux liens. Outre l'intégration de nouvelles données, cet apprentissage exige aussi l'inhibition de sa langue maternelle. En effet, les règles qui régissent la langue première ne peuvent pas toujours être appliquées à la seconde. L'initiation à une nouvelle langue modifie la façon dont nous traitons l'information. «Toutes les habiletés de contrôle, de planification et de mise en place de stratégies sont importantes lorsqu'on apprend une nouvelle langue. Elles se développent et les aires cérébrales qui les soutiennent s'activent davantage chez les personnes âgées.» Fait des plus intéressant, cette plus-value ne sera pas exclusive aux aspects langagiers, mais bonifiera au contraire le fonctionnement cognitif en général. Elle facilitera l'exercice de tâches simultanées en permettant de distribuer son attention sur plusieurs sujets.

L'apprentissage de concepts linguistiques peut favoriser l'établissement des nouveaux liens sémantiques en enrichissant le lexique mental, ce qui renforcera la capacité à mémoriser. Ainsi, cite la Dre Ansaldo, apprendre à un hispanophone l'expression française «être à l'aise» demandera une périphrase car elle n'existe pas en espagnol. Une fois la notion comprise, l'apprenant pourra incorporer ce concept dans son lexique mental et établir des liens entre celui-ci et les notions en espagnol qu'il maîtrise. Apprendre une nouvelle langue, c'est donc un peu comme rajouter une nouvelle fenêtre dans notre salon. À la place de regarder la réalité à travers une seule ouverture, les points de vue se multiplient, et peuvent même permettre d'apprécier différemment des concepts de notre langue maternelle qu'on n'avait pas perçus auparavant.

Gains sur le plan social

De fait, l'usage d'une seconde langue pousse les gens à intensifier et modifier leurs façons de communiquer. Pour être sûr de se faire comprendre, l'apprenant d'une langue seconde développe davantage ses idées, est plus attentif à l'interlocuteur, à ses réactions, aux indices paraverbaux, à la prosodie, à la gestuelle. Cette espèce de sensibilité à l'autre se transpose également dans la langue maternelle. En outre, le processus d'apprentissage crée un espace unique d'expression lorsque les gens se côtoient dans un cours. Les autres étudiants peuvent devenir autant d'interlocuteurs privilégiés pour les personnes âgées. Ils sont prêts à écouter leur histoire qu'ils ne connaissent pas, contrairement aux membres de leur famille ou à leurs amis. «L'apprentissage d'une langue constitue une occasion de partage qui éloigne la solitude, laquelle est à la source de plusieurs problématiques chez les personnes vieillissantes.» Les occasions d'établir des nouvelles situations de communication se multiplient. Quand les nouvelles connaissances linguistiques sont utilisées en voyage, elles permettent également la découverte d'horizons culturels infinis. Il ne s'agit pas forcément de destinations éloignées, le multiculturalisme montréalais étant à même de piquer bien des curiosités.

Les habiletés langagières et de contrôle, ainsi que les processus cognitifs en général, sont stimulés par l'apprentissage d'une langue étrangère. De plus, les possibilités d'enrichir son réseau social et de lutter contre la solitude ne sont pas moins négligeables. Le fait de bien vieillir réside surtout dans la faculté de s'adapter aux changements, en portant l'accent sur nos forces et en se donnant les moyens de mieux gérer nos faiblesses. L'apprentissage d'une langue étrangère s'insère harmonieusement dans cette stratégie.

***

Collaboratrice du Devoir

À voir en vidéo