Femmes - Une trajectoire de longévité

La Dre Cara Tannenbaum
Photo: La Dre Cara Tannenbaum

Les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Les particularités biologiques de celles-ci, les types de maladies qui les touchent, leur réseau social et leur sensibilité à l'égard des questions de santé sont autant de facteurs qui les conduisent ultimement à souffler plus de bougies que le sexe opposé.

La Française Jeanne Calment, qui est décédée à l'âge de 122 ans en 1997, disait à qui voulait l'entendre que le secret de sa longévité résidait dans les beaux souvenirs. Cependant, une si longue vie ne s'explique pas seulement par l'accumulation de moments de bonheur. Si l'«oubliée de Dieu» a pu se rendre à un âge aussi vénérable, c'est peut-être aussi parce qu'elle était née femme.

«C'est un fait incontestable que les femmes vivent plus longtemps que les hommes», déclare la Dre Cara Tannenbaum, attachée au Centre de recherche de l'Institut interuniversitaire de gériatrie de Montréal. La scientifique cherche depuis plusieurs années à percer les secrets de la longévité des femmes.

Une Québécoise née aujourd'hui peut espérer vivre jusqu'à 83 ans, tandis qu'un homme décédera vers l'âge de 77 ans en moyenne. Les femmes actuellement âgées de 65 ans ont par ailleurs une chance sur deux de vivre au-delà de 85 ans. Les raisons qui expliquent ce phénomène sont multiples et d'origines fort diverses.

Hypothèses biologiques

La combinaison des chromosomes XY désavantagerait la gent masculine dans la course à la longévité. «Le chromosome Y donne plus de testostérone aux hommes et on sait que cette hormone joue un rôle dans l'hypertension et le mauvais cholestérol, remarque Cara Tannenbaum. Chez les femmes, l'oestrogène est au contraire protecteur.» C'est pourquoi les hommes souffrent davantage de maladies cardiovasculaires.

Mais qu'arrive-t-il après la ménopause? «Les femmes commencent alors à être au même niveau que les hommes, répond-elle. Les hommes sont victimes de crises cardiaques vers l'âge de 50 ou 60 ans, alors que chez les femmes, c'est entre 65 et 75 ans.»

Les hommes sont en outre plus touchés par l'obésité. Pour le moment, la médecine ignore toujours les raisons de ce décalage. L'obésité abdominale qui affecte les hommes est beaucoup plus dangereuse que l'obésité gynoïde — au niveau des hanches — qu'on retrouve chez les femmes. «C'est une forme d'obésité centrale, viscérale, où le gras s'insinue dans les organes», observe la gériatre.

Raisons sociales et culturelles

Si l'on en croit Cara Tannenbaum, le mythe de l'homme fort, sans peur et sans reproche, ne semble pas en perte de vitesse quand vient le temps de parler santé. «Les femmes prennent leur santé plus en main que les hommes, qui ont encore tendance à nier leurs problèmes de santé par orgueil, croit-elle. Cela s'explique peut-être par le fait que les femmes doivent, dès l'adolescence, consulter un gynécologue et passer le test Pap, entre autres.»

Peu importe les raisons, les femmes tendent à se nourrir mieux et à faire de l'exercice de manière régulière même après 50 ans. Elles sont très disciplinées dans leur prise de calcium et de vitamines.

Contrairement aux hommes, elles auraient un réseau social beaucoup plus fort, ce qui influe de manière positive sur leur santé mentale et spirituelle. «Les hommes ont des collègues de travail avec qui ils s'entendent bien, mais après la retraite, ils sont un peu perdus, surtout s'ils sont veufs, observe la gériatre. Ils perdent leur raison d'être quand ils se retirent du monde du travail. Soudainement, ils se retrouvent isolés, s'alimentent moins bien et finissent par déprimer.»

L'isolement social est un facteur de risque important pour le suicide. «Les hommes âgés ont un taux de suicide beaucoup plus élevé que celui des femmes du même âge», note-t-elle.

Pour une meilleure qualité de vie

Si les femmes vivent plus longtemps que les hommes, cela ne signifie pas pour autant que leur qualité de vie soit meilleure. «Elles souffrent de certaines incapacités qui minent leur quotidien, comme l'arthrite, l'incontinence urinaire, des séquelles d'une fracture de la hanche, etc.», dit la Dre Tannenbaum.

La «spirale de la fragilité» les guette. «On a une trajectoire de longévité, mais il faut s'assurer de rester sur le chemin, souligne-t-elle. La détérioration peut survenir plus vite que l'on pense. Prenez l'exemple d'une femme qui supporte une incontinence urinaire, parce qu'elle croit que cela fait partie du processus normal de vieillissement. Elle doit porter une couche et elle en a honte. Elle ne veut plus sortir avec ses amies. Elle s'isole et déprime. Elle prend alors des antidépresseurs qui, à cause des effets secondaires, la font chuter... Je pense et j'espère que les femmes ont les capacités intellectuelles d'arrêter ce cycle en s'ouvrant à leur médecin.»

Selon Cara Tannenbaum, les femmes — et les hommes, bien entendu — doivent se prendre en main entre l'âge de 50 et 75 ans, avant qu'il ne soit trop tard. Le système de santé public doit cependant les accompagner dans ce processus en misant sur la prévention. Les médecins s'occupent certes convenablement du dépistage des maladies graves, mais plusieurs Canadiennes de 55 ans et plus estiment qu'ils négligent d'autres problèmes de santé tout aussi importants, comme l'ont démontré les résultats du projet WOW — What Older Women Want.

Menée en 2005 par la Dre Tannenbaum, cette étude a réuni plus de 2500 femmes à travers le pays. Préoccupées par leur santé, ces femmes étaient d'avis qu'il ne se faisait pas suffisamment de prévention en ce qui a trait aux pertes de mémoire, aux chutes, aux faiblesses musculaires, à la dépression, à l'incontinence urinaire et aux questions de fin de vie, entre autres. Tous des problèmes encore et toujours tabous.

C'est pourquoi Cara Tannenbaum encourage les femmes et les hommes à consulter le plus tôt possible. «Savez-vous que les femmes attendent de quatre à

12 ans avant de parler de leur incontinence urinaire à leur médecin, tant elles en sont honteuses? C'est incroyable! On ne peut pas tolérer ça. Il faut privilégier le bien-vieillir et la promotion de la santé.»

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Collaboratrice du Devoir

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