Conditions de vie - Les aînés ont été abandonnés, dit Louise Harel

Louise Harel
Photo: Pascal Ratthé Louise Harel
De grands changements ont en effet été promis par Philippe Couillard, le ministre de la Santé, afin de diversifier l'offre faite aux personnes âgées qui ont besoin de plus de soins, mais qui peuvent encore rester dans leur maison ou dans un logement adapté à leurs besoins, notamment par la création de ressources intermédiaires (RI) en partenariat avec le privé. En tout, 1355 places en RI ont été promises à l'Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, à qui on a aussi fait miroiter le financement nécessaire pour aider 10 336 personnes en attente de soins à domicile, rappelle Louise Harel, porte-parole du Parti québécois en matière de services sociaux et d'aînés en perte d'autonomie.

Or, le gouvernement n'a versé à l'Agence que le tiers des 12 millions requis en budget de démarrage pour les RI, affirme Mme Harel, qui a activement participé aux commissions parlementaires traitant de cette question. Pis, rien n'a été fait pour avancer les 52 millions manquants en soins à domicile, ajoute cette dernière. Interrogé hier, sur ces deux enveloppes, le ministre Couillard est resté vague, invitant les journalistes à lui reposer la question lorsque l'annonce officielle en sera faite, dans «les prochaines semaines».

Pourtant, c'est maintenant que le problème doit être débattu, alors que le premier ministre Charest demande à l'Agence de prendre les moyens nécessaires pour que les expulsions de locataires de résidences destinées à devenir des RI se fassent dans les règles, argue Mme Harel. «Le premier ministre Charest doit cesser de jouer à Ponce Pilate en se désengageant de sa responsabilité à l'égard de la transformation de logements occupés par des personnes âgées en ressources intermédiaires privées, financées par des fonds publics.»

Ce commentaire vaut également pour la manière dont ce gouvernement aborde toute la question du maintien en milieu de vie des aînés, poursuit la député d'Hochelaga-Maisonneuve. «Comment M. Charest peut-il remettre le problème entre les mains de l'Agence de santé et de services sociaux de Montréal et des Centres de santé et de services sociaux, alors que son gouvernement refuse de verser le financement requis pour réaliser correctement la désinstitutionnalisation de l'hébergement de longue durée, pourtant réclamé par son ministre de la Santé?»

Un grand virage

La question de la diversification des soins prodigués aux aînés est un enjeu clé aux yeux du Dr Réjean Hébert, qui agit comme expert pour cette commission. «Je retiens beaucoup votre appui aux services à domicile, a-t-il confié aux participants. C'est de la véritable musique à mes oreilles parce que ça fait des années que je dis qu'il faut recentrer le système de santé vers le domicile des gens, de façon à pouvoir désengorger les hôpitaux et les établissements». En entretien au Devoir, il a insisté sur l'importance de ce virage qui va nécessiter des moyens bien plus grands que ceux proposés jusqu'ici sur la feuille de route du ministre Couillard, qu'il qualifie d'«excellent début».

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, comme ont pu en témoigner plusieurs personnes qui se cherchent désespérément une place. C'est le cas de Carmen Lopez dont l'époux est très malade. «Moi aussi, je suis malade, mais il faut que je continue». Le problème, c'est que leur logement n'est plus adapté à la paralysie de son mari. «Je cherche un logement adapté à nos besoins et à nos revenus. Mais les résidences privées sont trop chères et les coopératives sont pleines ou réservées à la famille ou aux amis.»

Jean-Claude De Nogent, lui, a dû se résigner à se séparer de sa femme après des mois de recherche acharnée. Son épouse souffre de sclérose en plaques et a besoin de soins constants. Mais à 71 ans, il n'a plus l'énergie, encore moins les compétences pour les lui donner. «Je suis malheureux de la voir rester dans un HLM où il y a des punaises, où les gens sont débordés et où l'indifférence est grande», a-t-il raconté. «C'est dur d'être séparé quand on a passé toute une vie ensemble, j'essaie de trouver quelque chose pour nous deux, mais j'essuie refus après refus.»

Son histoire a beaucoup touché Marguerite Blais, qui s'est engagée à apporter de l'aide à cet homme qui vient de son propre comté. «Quand on me parle de vie de couple et de couples séparés parce que les conditions ne sont pas favorables, je trouve ça tout à fait inacceptable. Cela me touche profondément. Il faut faire en sorte que les personnes qui s'aiment et qui ont vécu ensemble toute leur vie puissent poursuivre leur vie ensemble.»

L'offre restreinte n'est pas la seule faiblesse de ce système. Une bonne dizaine de personnes se sont levées hier pour réclamer un resserrement des accréditations accordées aux résidences privées. D'autres se sont inquiétées de la qualité des soins donnés dans des CHSLD débordés. Johanne Jutras est venue parler de son «père alzheimer» qui, une semaine après avoir été hébergé, est devenu un «vieillard alzheimer». «Les préposés sont débordés, il n'y a pas de techniciens en loisirs, ou pas assez pour les animer et les stimuler. C'est la fin de la vie.»

Même quand des abus sont dénoncés haut et fort, ils peuvent revenir une fois la poussière retombée, a pour sa part dénoncé Suzie Attias, présidente du comité des usagers au CHSLD juif de Montréal. «Chez nous, il y a eu des rapports du Protecteur [du citoyen], l'administration a été changée. Le ministre a demandé à l'Agence d'envoyer une équipe sur place. Pendant le temps qu'ils ont été là, tout allait bien. Mais maintenant qu'ils sont partis, c'est fini. Tout est tombé à l'eau. Les lacunes sont revenues comme avant», a-elle dit en invitant le Protecteur à demander des comptes. «C'est l'indifférence totale. Déjà que ça prend des mois avant que le Protecteur ne bouge, il me semble qu'il devrait au moins revenir sur place pour voir si on l'a écouté.»

Selon l'Association des retraités des secteurs public et parapublic (AQPR), 91 % des personnes aînées de la région de Montréal résident dans des ménages privés. Parmi elles, 36 % habitent seules, ce qui est la plus forte proportion au Québec.

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