Le rapport Romanow - Le diagnostic est bon; la cure arrivera trop tard!

Trop peu trop tard, le rapport Romanow? Pour plusieurs acteurs du réseau de la santé québécois, la commission avance des solutions qui risquent de retarder indûment l'injection des fonds fédéraux tant attendus pour donner un nouveau souffle au système de santé au Québec.

Bravo pour la générosité du diagnostic posé par le docteur Romanow, mais les conditions posées par ce dernier avant d'administrer son remède sont telles, que les patients québécois risquent d'attendre encore longtemps avant d'en voir la couleur.

Tel est le double sentiment qu'exprimaient hier de nombreux acteurs du réseau de la santé, heureux de voir enfin la commission Romanow proposer l'injection de milliards fédéraux en santé, mais déplorant de la même voix les nouvelles conditions posées à ces versements. Pour plusieurs, la solution Romanow ouvre la porte à de nouvelles batailles épiques entre les provinces et le fédéral, dont les patients seront les premiers à faire les frais.

«Au Québec, nous sommes parmi les chefs de file dans le développement des soins à domicile grâce au réseau des CLSC. Or, ce qu'on nous dit aujourd'hui, c'est qu'il y aura de l'argent, mais que les autres provinces devront d'abord s'entendre avant que le Québec ne puisse recevoir l'argent», s'est impatientée hier Andrée Gendron, présidente de l'Association des CLSC et des CHSLD du Québec.

Encore des délais?

La part du lion des milliards proposés par Romanow irait en effet dans les soins primaires. Mais elle serait assujettie à la création d'un fonds dédié à cette fin et d'une politique nationale sur les soins à domicile. De quoi faire dresser le cheveux sur la tête de ceux qui donnent les soins au quotidien: «Ça n'existe pas, un programme d'un "océan à l'autre". Nous donnons déjà des services et nous demandons, même au Québec, constamment de la latitude pour adapter des services à chaque clientèle», s'étonne Mme Gendron.

Pour cette dernière, l'heure n'est plus aux discussions. Le Québec, avec le plan de relance dévoilé récemment par le ministre de la Santé, François Legault, a démontré que les priorités étaient déjà identifiées et qu'il ne reste plus qu'à passer aux actes.

Une position qu'appuie le président du Collège des médecins, Dr Yves Lamontagne, qui a qualifié hier le rapport Romanow «d'exercice coûteux sans retombée directe pour les patients». Ce dernier s'inquiète, lui aussi, de la nouvelle bureaucratie proposée pour attribuer un financement accru aux provinces, qui «retardera sans nul doute la mise en place de solutions concrètes». Il a déploré l'absence de toute allusion dans le rapport au partenariat possible entre le système public et le privé.

Pour Jennie Skene, présidente de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ), il presse que les premiers ministres des provinces se réunissent pour trouver un consensus rapide sur la façon de distribuer cet argent. «Il faut faire des efforts immédiatement pour les malades», a-t-elle insisté.

De la même façon, le président de l'Association des hôpitaux du Québec (AHQ), Daniel Adam, estime que cette rencontre des premiers ministres en janvier sera déterminante et sonnera la mort ou la survie du rapport. «On est contents du réinvestissement proposé, mais les provinces ont déjà identifié leurs priorités. La création d'un Conseil de la santé va retarder le processus parce que les provinces vont s'opposer à des fonds ciblés», craint-il.

Batailles en vue

En effet, plusieurs jugent que le rapport Romanow, tout en constituant un vibrant plaidoyer en faveur du caractère public du système de santé, met la table pour de nouvelles querelles fédérale-provinciales. «M. Romanow fait l'erreur de placer tous les changements qu'il propose dans le giron des problèmes constitutionnels. Il risque de paralyser toutes les possibilités d'appliquer des solutions concrètes, innovatrices et urgentes aux problèmes actuels», croit Denise Boucher, vice-présidente de la CSN.

«On a mis à la fois les bretelles et la ceinture en créant des fonds dédiés, associés à la création d'un Conseil national qui définira des critères d'imputabilité. Mais je trouve très rassurant que M. Romanow dise que c'est sur un système public que nous devons compter», a soutenu Marie Pelchat, porte-parole Coalition Solidarité Santé.

Si la FTQ applaudit aussi le parti pris du rapport Romanow contre toute incursion du privé dans la santé, cette centrale s'inquiète aussi des soubresauts politiques qu'engendreront les solutions proposées. «Il faut sans plus tarder injecter les sommes nécessaires sans attendre d'autres études ou d'interminables palabres», affirme son président, Henri Massé. À la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), on se questionne aussi sur la méthode Romanow. «Pourquoi alimenter une chicane en dictant aux provinces les priorités et les conditions liées au financement fédéral?», estime la vice-présidente, Louise Chabot.

La Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) s'interroge aussi sur ce qui leur semble être une atteinte à la prérogative des provinces d'organiser les services de santé sur leur territoire. «Par ailleurs, on ne voit pas de fonds ciblés qui toucheront les hôpitaux et le rapport ne dit rien pour régler le problème des listes d'attente», de dire le président, Dr Yves Dugré. Ce dernier voit dans la création du Conseil de la santé «un nouvel empêcheur de tourner en rond», qui s'ajoutera aux instances administratives déjà en place au Québec.

Rien sur le privé

Tout comme les milieux d'affaires, les spécialistes se disent déçus du mutisme complet de la commission sur la place du privé dans la santé. Pour eux, Romanow confirme le statu quo, avec un peu plus d'argent. «Nous croyons que le système doit être principalement public, mais il aura été intéressant d'ouvrir une petite porte vers le privé, car les gouvernements n'auront pas toujours les moyens de tout financer», avance le Dr Dugré.

Une opinion que partage en partie Claude Castonguay, le père du régime d'assurance-maladie au Québec. «Il y a une place pour la production de services par le privé, et on doit poursuivre le débat là-dessus», a-t-il dit. Assez optimiste, il a soutenu avoir bon espoir que, dans le contexte actuel, le fédéral, en fin de règne, n'introduise pas de changements qui aillent à l'encontre de la volonté des provinces.

Les médecins de famille, eux, lèvent leur chapeau à l'importance accordée dans le rapport aux soins primaires, mais déplore que son auteur ne propose aucune solution concrète à la pénurie actuelle. «Il n'y a pas de solution magique pour redresser le système de santé au Canada sans l'ajout de médecins de famille dans le système», a soutenu hier le Dr Dominique Tessier, présidente sortante de l'Association des médecins de famille du Canada, qui avait réclamé des fonds pour soutenir la formation de médecins.

Le Conseil du Patronat du Québec estime quant à lui que le rapport Romanow constitue une bonne base de négociation pour les provinces, mais qu'il n'apporte aucune précision sur la place du privé dans la santé. «Pour nous il s'agit d'une grande déception dans le cadre d'une bonification souhaitable du système de santé canadien», a fait valoir hier le président du CPQ, Gilles Taillon.