Le tourisme médical ne décolle pas

Après six petits mois d'exercice, la première agence de liaison qui permet à des Québécois d'aller se faire soigner à Cuba dresse un bilan mitigé. Certes, les soins fournis par les médecins cubains ont globalement surpassé les attentes des 20 patients qui ont osé faire le grand saut, mais, dans le secret des cabinets privés québécois, le message ne passe pas aussi bien que prévu, certains médecins n'hésitant pas à critiquer la méthode, sinon à carrément la déconseiller.

Techniquement, le Collège des médecins n'a pas fait de mise en garde formelle, mais ses membres sont très circonspects, au premier chef son président-directeur général, le Dr Yves Lamontagne, qui a séjourné à Cuba il y a trois ans. «J'ai eu l'occasion de visiter certaines installations; moi, je n'y irais pas», lance-t-il en évoquant trois problèmes: l'impossibilité d'évaluer la qualité des soins, la désuétude des équipements et des installations et l'embargo qui prive les Cubains de nombreux médicaments performants. «Le patient qui décide d'y aller, c'est à ses risques et périls», croit le Dr Lamontagne.

Ce genre de discours déplaît à la présidente-fondatrice de Services Santé international (SSI), Lucie Vermette, qui estime qu'il est temps que la santé s'internationalise un peu. Faute de pouvoir se faire soigner chez eux, les Canadiens devraient pouvoir faire comme les Italiens et les Allemands et aller se faire soigner à Cuba par le biais d'une agence de liaison comme la sienne, explique-t-elle. «Nous souhaitons que les médecins cessent de colporter de fausses croyances. Je pense qu'il faut avoir la rigueur intellectuelle d'aller voir exactement ce qu'il en est à Cuba avant de juger.»

Mais pourquoi Cuba? «Cuba est reconnu pour ses soins de santé. La recherche y est très structurée et elle se fait librement, sans l'apport des compagnies pharmaceutiques. Leurs normes sont strictes et certifiées ISO 9001 et ISO 14 001», explique le complice de Mme Vermette dans ce projet, Alexandre Rhéaume. Avec son ratio de 58 médecins par 10 000 habitants, Cuba dispose aussi d'une main-d'oeuvre qui surpasse par trois fois la main-d'oeuvre québécoise.

Mais ce qui distingue vraiment Cuba des autres destinations santé comme l'Inde et la Thaïlande, c'est sa mentalité, croit le Dr José Luis Martín Gil. Ce spécialiste cubain de la réadaptation travaille à la fois auprès des Cubains et des touristes. Il affirme que tous ont droit aux mêmes soins, à la différence près que les Cubains apportent leurs draps et leurs repas. «Chez nous, on ne s'intéresse pas seulement à la maladie, mais aussi à tout ce qui touche la personne qui souffre. [...] On discute beaucoup avec elle avant et après l'opération.» Et aucun patient cubain ne pâtit de l'arrivée d'un patient canadien, assure-t-il.

Quatre patients étaient réunis hier à Montréal pour témoigner de la qualité des services rendus par la petite agence à but non lucratif. Colette Desgagnés, elle, n'avait que de bons mots pour SSI. Né sourd, son fils Steve a appris à 37 ans qu'il deviendrait aveugle en raison d'une rétinite pigmentaire. Des médecins cubains auraient toutefois mis au point une technique contre laquelle les médecins traitants de Steve l'avaient vivement mise en garde. «On nous a dit qu'avec cet argent, on aurait mieux fait de faire le tour du monde! Je trouve ça très décevant parce que maintenant mon fils voit, et Québec refuse d'admettre que ça marche!», se désole sa mère.

Manon Lefrançois, pour sa part, a pu reprendre son rythme de vie qui la mène souvent aux quatre coins du monde. Ici, elle n'avait pu obtenir que des injections de cortisone pour soulager ses douleurs au dos. Comme elle marchait normalement, on a refusé de l'opérer. Depuis son séjour à Cuba, ses deux hernies sont choses du passé. «J'ai tout déboursé de ma poche [7600 $, billets d'avion compris] puis j'ai fait une demande de remboursement à la Régie de l'assurance maladie du Québec. J'attends toujours sa réponse», a précisé hier la femme d'affaires.

Pour l'instant, aucun patient n'a eu droit à un remboursement de la RAMQ. «Le tourisme médical est un phénomène nouveau et on va devoir statuer avec le ministre [de la Santé] pour décider ce que nous allons faire avec ça», a expliqué hier le porte-parole de la RAMQ, Marc Lortie. Avec le jugement Chaoulli, qui donne le droit aux Québécois de contracter des assurances privées pour des services déjà offerts par l'État, SSI espère un règlement dans un avenir proche. Pour l'instant, des frais d'inscription de 250 $ sont exigés et l'agence garde 10 % des frais de séjour pour son financement. «Notre mission est d'abord sociale et non pécuniaire. Nous croyons que personne ne devrait attendre pour des soins et que pour cela il faut apprendre à regarder ailleurs», conclut Mme Vermette.