Plaidoyer pour le maintien des soins psychiatriques aux grands malades

Les services ultraspécialisés en psychiatrie destinés aux grands malades, comme les cancéreux, les grands brûlés et les sidéens, ne peuvent plus être considérés comme un luxe dans notre système de santé. Au contraire, il s'agit là de soins essentiels qui doivent être maintenus et même renforcés, ont estimé hier les médecins psychiatres du Québec, qui craignent que le Plan d'action en santé mentale du ministère de la Santé ne vienne balayer tous les acquis sous le tapis.

Jusqu'à présent, tout indique que les grands malades seront parmi les perdants de ce plan d'action qui propose le transfert des ressources des deuxième et troisième lignes vers la première ligne. «Il n'y a pas un mot pour cette population-là dans le plan en santé mentale du Dr [André] Delorme [le directeur de la santé mentale au ministère]», déplore le Dr Nicolas Bergeron, chef de la consultation-liaison au département de psychiatrie du CHUM. Ce silence inquiète d'autant plus le psychiatre que sa spécialité est encore perçue comme un luxe dans les officines du ministère de la Santé.

«Nos inquiétudes peuvent paraître encore vagues, mais elles n'en sont pas moins réelles», explique le Dr Bergeron, au nom de l'Association des médecins psychiatres du Québec et de la Société québécoise de consultation-liaison et médecine psychosomatique dont il est le vice-président. Alors que ces deux organisations aimeraient que les services de cette surspécialité soient intégrés dans les programmes de soins normaux des grands malades, elles voient plutôt ce champ se refermer et leurs équipes menacées d'être démantelées. «Les psychiatres qui s'occupent des cancers sont vus comme des pertes d'énergie et de ressources au ministère.»

Leur clientèle, pourtant, n'a de cesse de grossir alors que le Québec connaîtra cette année un record de 41 000 nouveaux cas de cancers. Parmi ceux-là, nombreux seront ceux qui auront des problèmes de santé mentale. «On dit souvent que la maladie est terrible, mais survivre à la maladie est encore plus terrible», note le Dr Bergeron. C'est que le spectre de la maladie mentale n'est jamais loin. «L'incidence de nouveaux cas de dépression majeure associée au cancer est de l'ordre de 10 à 15 %, celle des troubles anxieux, de 5 à 10 %. Une portion importante de ces gens va avoir besoin de soins spécialisés.»

Sans l'expertise des psychiatres, il est en effet très difficile de faire la différence entre un état dépressif et un effet secondaire de la chimiothérapie ou encore entre un trouble mental et un métastase cérébral. Spécialement formé pour départager les réactions psychologiques normales de celles secondaires imputables à la maladie ou aux traitements, ces psychiatres estiment faire un travail essentiel auprès des grands malades, dont on néglige trop souvent la douleur psychologique.

Au Québec, ils sont un peu moins d'une centaine à pratiquer ce métier, qui contribue pourtant à améliorer les soins aux grands malades. «On a démontré noir sur blanc que la présence des interventions spécialisées a un impact sur la durée de séjour, sur la mortalité, sur la qualité de vie, sur la consommation de médicaments et sur l'utilisation des ressources; c'est clair qu'il y a un impact», conclut le Dr Bergeron, qui plaide pour que Québec lâche le frein et appuie plutôt sur l'accélérateur dans ce dossier délicat et complexe.