Qui a dit que les sourds n'entendaient rien à la musique et à la danse?

Trois-Rivières — Les uns entendent, les autres pas. D'ordinaire, ces deux groupes se tiennent chacun de leur côté et ne se parlent pas. Tout au plus se sourient-ils en se croisant dans les corridors du collège Pablo Picasso, à Bron, en France. Mais voilà que ces jeunes collégiens ont trouvé un moyen étonnant pour se dire tout ce qu'ils n'ont jamais eu l'occasion de se raconter grâce à... la danse contemporaine. Un succès inédit présenté cette semaine en primeur au 75e congrès de l'Acfas.

Dans la petite salle réservée au colloque dédié à l'identité sourde, les congressistes étaient nombreux à vouloir assister à cette conférence, spécialement la communauté sourde, venue en grand nombre. C'est que le préjugé voulant que la danse soit réservée aux entendants est tenace. «En fait, on ne propose jamais aux sourds de danser parce qu'on tient pour acquis que ceux-ci n'y entendent rien!», raconte le chercheur Sylvain Letscher, qui a lancé cette collaboration avec les Ateliers Desmae fondés par la chorégraphe Kilina Crémona.

À travers ses propositions chorégraphiques, la danseuse souhaite approcher la poétique de la langue des signes afin de défricher une sémantique corporelle commune aux entendants et aux sourds. Elle travaille avec le compositeur Bernard Fort qui, lui, explore les sons ultra-graves et les ondes vibratoires pour permettre aux personnes sourdes et malentendantes d'apprivoiser le rythme.

Parce que s'ils n'entendent pas la musique, les sourds peuvent la ressentir grâce à un plancher vibrant, à une musique à prédominance de basse et à un chorégraphe sourd faisant le pont entre entendants et sourds. Sur la grande scène immortalisée sur vidéo, on a peine à dire qui entend et qui n'entend pas la musique tant chacun semble à son affaire. Les gestes sont fluides, synchros, presque professionnels. Et la complicité, étonnamment, est parfaite. «Au début, les gens ont douté, ils m'ont dit: "Tu veux faire danser des sourds, eh bien bonne chance!"», raconte Sylvain Letscher, qui est maintenant attaché au département des sciences de l'éducation de l'Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).

Ce dernier a quand même plongé. Son idée était de forcer les jeunes à repartir de zéro. «Un entendant et un sourd qui vont aborder la danse contemporaine vont tous les deux se retrouver sans repères. Après, j'espérais qu'il y ait un échange de cultures qui se produise», explique ce natif de Nantes. Son intuition était que la danse contemporaine, qui laisse beaucoup de place à l'imaginaire et à la personnalité de chacun, servirait de catalyseur.

Les débuts ont été un peu cahoteux, mais rapidement un terrain d'entente s'est bâti. C'est que, malgré leur inexpérience, les sourds ont un atout bien à eux. «Les personnes sourdes compensent leur manque d'expérience de la musique et de la danse par une maîtrise très fine de leur corps. Ils sont habitués à communiquer avec le corps, ils ont une maîtrise spatio-temporelle beaucoup plus grande», rappelle Ghyslain Parent, professeur en adaptation scolaire à l'UQTR.

Au final, Sylvain Letscher estime qu'il y a eu un réel échange. «J'ai vu deux identités parfaitement différentes en créer une troisième. C'est, je crois, un fabuleux pas vers l'acceptation de l'autre», se félicite le chercheur, qui estime qu'en matière de handicap, c'est à l'environnement de s'adapter et non le contraire. Et les jeunes, dans tout ça, dansent-ils toujours? «Je l'ignore, mais je l'espère bien!»