Santé dentaire - Appel insistant pour une fluoration de l'eau

Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, l'a écrit noir sur blanc au maire de Montréal: la fluoration de l'eau est non seulement «sûre» mais «efficace» pour prévenir la carie dentaire. Pourtant, Montréal résiste toujours à fluorer son eau en dépit d'un taux de carie jugé épidémique dans certains arrondissements. Qu'à cela ne tienne, la Coalition de Montréal pour des dents en santé entend bien faire valoir son point de vue, quitte à recourir aux tribunaux s'il le faut.

Chiffres à l'appui, sa présidente a brossé un tableau troublant de la santé buccale des jeunes Montréalais. Dans certains quartiers les plus pauvres de l'île, jusqu'à 70 % des enfants ont des caries avant d'entrer à la maternelle. «Et ces enfants n'ont généralement pas une carie, mais des caries en raison de la fragilité des dents à cet âge», explique la Dre Stéphane Schwartz. Dans Côte-des-Neiges, par exemple, 47 % des enfants inscrits à la maternelle ont 14 caries ou plus! Idem pour 38 % des enfants de cet âge dans Hochelaga-Maisonneuve et 42 % dans Pointe-Saint-Charles.

Jugée épidémique, la situation avait conduit le directeur de la Santé publique (DSP) de Montréal, le Dr Richard Lessard, à recommander formellement à la Ville de mettre en place un programme de fluoration de l'eau potable afin de rendre l'émail des dents des enfants plus résistant aux attaques bactériennes. Mais son avis a été rejeté par le maire Gérald Tremblay, qui évoque «l'expression de préoccupations importantes venant d'une partie de la population et même de certains spécialistes».

Négligence passive

Sur son site Internet, la DSP accuse maintenant la Ville de Montréal de faire preuve de «négligence passive» parce qu'elle ne fluore pas son eau potable: «L'omission d'assurer l'effet préventif primaire qu'offre la fluoration de l'eau potable constitue un exemple de négligence passive. C'est un acte auquel nous ne pouvons plus continuer à nous prêter.»

Interpellé par la coalition qui l'invite à intervenir dans ce dossier, le directeur national de la Santé publique n'a pas caché sa surprise hier de voir que les résistances persistent. «Il y a une résistance qu'on ne comprend pas. Le maire évoque des réserves scientifiques que nous ne connaissons même pas, explique le Dr Alain Poirier. Les bienfaits du fluor dans l'eau potable sont très bien documentés. L'OMS recommande sans réserve la fluoration. Et j'ai ici un rapport que l'Institut national de la santé publique du Québec devrait publier sous peu qui dit exactement la même chose.»

À la coalition, on aimerait que le Dr Poirier oblige la Ville à donner suite à la recommandation de la DSP. Mais il affirme ne pas avoir ce pouvoir. «J'aimerais être capable de décréter avec un coup de marteau sur la tête de tous les maires qu'il faut fluorer l'eau, mais c'est à eux que revient la responsabilité de la qualité de l'eau.» Le Dr Poirier entend plutôt poursuivre son travail d'éducation auprès des maires de Montréal et de Québec, quitte à élargir son action aux responsables de l'Union des municipalités.

Mais le temps presse, fait valoir la Dre Stephane Schwartz, qui dirige la clinique dentaire de l'Hôpital de Montréal pour enfants de Montréal. Le haut taux de caries à Montréal chez les tout-petits a un effet direct sur les services offerts. Traiter 14 caries douloureuses dans la bouche d'un jeune enfant est un défi qui rebute les cabinets privés. Puisque le CHU Sainte-Justine n'accepte que les enfants qui sont atteints d'une autre maladie dans sa clinique dentaire externe, celle de l'Hôpital pour enfants déborde littéralement.

La Dre Schwartz estime que la liste d'attente atteint désormais les 18 mois. «C'est insensé, un enfant ne devrait même pas attendre un jour pour recevoir des soins dentaires», a dénoncé hier le président de l'Association des dentistes pédiatres du Québec, le Dr Duy Dat Vu. Si rien n'est fait à court terme, la coalition entend déposer une plainte formelle auprès de la Commission des droits de la personne, s'adresser à l'ombudsman de la Ville ou même demander aux tribunaux de forcer la Ville à appliquer la recommandation du directeur de la Santé publique.

Notons que les fluorures sont des minéraux que l'on retrouve couramment dans la nature. L'eau de Montréal contient naturellement 0,15 mg/l de fluor, un taux que la DSP suggère de hausser à 0,7 mg/l. À ce taux, il faudrait boire deux pleines baignoires d'eau par jour pour que des risques de surdose apparaissent, fait valoir la Dre Schwartz. Au Québec, à peine 6 % de la population a accès à de l'eau fluorée, contre 70 % en Ontario et 66 % aux États-Unis.

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