Ô stress ennemi !

Jeunes et vieux rassemblés sur une place de Bordeaux. La socialisation est un rempart contre le stress.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jeunes et vieux rassemblés sur une place de Bordeaux. La socialisation est un rempart contre le stress.

Vive la retraite! On a enfin tout le temps devant soi. Fini la pression et le stress qui en découle et qui nous abîme la santé! Détrompez-vous, le stress est toujours présent au crépuscule de la vie. Il est même plus délétère que jamais. Entretenir de bonnes relations sociales comme le font les centenaires de Sardaigne contribue à le réduire et favorise ainsi la longévité.

«Le stress ne découle pas de la pression du temps comme la majorité des gens le croient», lance d'entrée de jeu Sonia Lupien, directrice du Centre d'études sur le stress humain à l'Hôpital Douglas. «Pour qu'une situation génère une réponse de stress qui aura des effets négatifs à long terme, elle doit être soit nouvelle ou imprévisible, vous donner l'impression que vous n'avez pas le contrôle de la situation, ou menacer certains traits de votre personnalité. Or les gens qui tombent à la retraite font face à beaucoup de nouveauté, beaucoup d'imprévisibilité qui vont générer des réponses de stress.»

Les aînés sont tout aussi vulnérables au stress que leurs enfants et petits-enfants. En fait, leur cerveau vieillissant est beaucoup plus sensible aux effets du stress. Notamment parce qu'il est nettement moins malléable.

Sonia Lupien, qui est également codirectrice du Centre McGill d'études sur le vieillissement, a suivi un groupe de personnes âgées pendant quatre ans et a noté que 30 % d'entre elles produisaient trop d'hormones de stress et présentaient beaucoup plus de troubles de la mémoire. La chercheuse a également mesuré, par résonance magnétique, que chez les personnes sécrétant beaucoup d'hormones du stress, l'hippocampe s'était atrophié. Le volume de cette structure du cerveau responsable de la mémoire avait diminué de 14 %. «C'est beaucoup compte tenu que l'hippocampe des personnes ayant des troubles légers de la mémoire s'est généralement rétréci de 10 à 11 %», expose la chercheuse avant de préciser que ces déficits de la mémoire sont permanents.

L'adrénaline et le cortisol, deux hormones de stress qui sont sécrétées par les glandes surrénales — posées sur les reins — quand notre cerveau détecte une situation nouvelle, imprévisible ou menaçante, ne sont pas nocives en soi, souligne Sonia Lupien. «Elles aident à être performant au travail et mettent nos sens en alerte. Les comédiens le disent. Sans le tract, qui est une forme de stress, ils ne se sentent pas aussi bons.»

L'adrénaline accélère le rythme cardiaque, dilate les pupilles de l'oeil, hérisse les poils et hausse la tension artérielle. Elle prépare l'organisme à consommer de l'énergie. Le cortisol mobilise ensuite l'énergie emmagasinée dans les lipides. Il ralentit la digestion, et «c'est la raison pour laquelle les premiers symptômes du stress chronique se traduisent par des problèmes digestifs», indique la scientifique.

«Au cours de la préhistoire, toute cette mobilisation d'énergie servait à courir abattre le mammouth qui se présentait. Mais maintenant que les mammouths ont disparu, on génère le même amoncellement d'énergie tandis qu'on est assis dans notre voiture coincée dans le trafic. Cette énergie doit néanmoins être évacuée», explique Sonia Lupien.

«Le corps n'a pas été conçu pour générer une réponse de stress aussi fréquente. L'homme préhistorique ne tuait pas de mammouths tous les jours, poursuit la chercheuse. La production continuelle d'adrénaline et de cortisol en vient à dérégler tout le système hormonal qui est une famille tricotée serrée. Si on sollicite trop souvent une hormone, toutes les autres vont tenter de rétablir l'équilibre.» La sécrétion d'insuline, notamment, s'accroîtra graduellement et engendrera une résistance à l'insuline qui permettra au glucose de s'accumuler dans le sang et d'induire l'apparition d'un diabète.

L'organisme augmentera aussi sa production de cholestérol qui participe à la composition du cortisol que le stress chronique sollicite sans cesse. Pour ce faire, il puisera dans les gras accumulés au niveau de l'abdomen qui peuvent être utilisés rapidement. L'obésité abdominale constitue justement un marqueur de stress chronique, fait remarquer Sonia Lupien.

Les hormones générées par le stress chronique remontent également au cerveau où, en plus d'endommager l'hippocampe et la mémoire, elles dérèglent les niveaux de sérotonine, un neurotransmetteur associé à la dépression. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) prédit que d'ici 2020 la dépression liée au stress deviendra la seconde cause de mortalité au monde, rappelle la scientifique qui est aussi professeure au département de psychiatrie de l'université McGill.

Interactions sociales

À l'aide d'un questionnaire, Sonia Lupien a cherché à comprendre pourquoi 30 % des personnes âgées qu'elle avait étudiées produisaient trop d'hormones de stress. Elle a alors découvert que le nombre très restreint de personnes qu'elles fréquentaient était le facteur à l'origine de leur stress. «Le soutien social est le meilleur tampon contre le stress. Il aide à ce que nous arrêtions de ruminer les petites choses qui nous énervent», affirme la scientifique qui cite à l'appui une enquête effectuée par un économiste britannique dans la grande région de Londres qu'il a séparée en quadrilatères. Dans chaque quadrilatère, le chercheur a mesuré le niveau d'interactions sociales entre voisins ainsi que le taux de survie des habitants. Il a ainsi observé que, dans les quartiers où l'on se fréquentait beaucoup entre voisins, les gens vivaient sept ans et demi de plus.

La McArthur Foundation Study on Successfull Aging, qui a porté sur 1189 personnes âgées pendant dix ans a, elle aussi, montré du doigt le soutien social. «On isole nos personnes âgées, et c'est la pire chose à faire», martèle Sonia Lupien.

«Dans nos sociétés modernes, nous n'avons pas le même niveau d'interactions sociales que jadis alors que les cousins habitaient à proximité et qu'on rassemblait tous les membres de la famille élargie pour le Jour de l'An. Aujourd'hui, si on est quatre pour les fêtes de fin d'année, on est contents. Or nous commençons à voir apparaître les effets de cela chez nos personnes âgées», ajoute-t-elle.

On comprend donc que le mentorat avec les enfants ainsi que les activités de l'âge d'or sont extrêmement importants, souligne-t-elle avant de donner diverses stratégies pour gérer le stress au quotidien.

«Quand vous sentez que vous devenez stressé, cherchez d'abord à déterminer quelle est la situation qui vous énerve, et établissez un plan B qui vous permettrait d'y échapper, suggère la chercheuse. Plus de 85 % des gens ne mettent jamais à exécution les plans B qu'ils ont élaborés, mais le seul fait de les avoir en tête permet de réduire le stress et diminue la sécrétion des hormones qui y sont associées.»

L'antidote du stress n'est pas la relaxation, prévient Sonia Lupien. «Si le stress est généré par un collègue de travail, par exemple, on ne réglera pas nécessairement la source du problème en allant au spa.»

«Quand un événement vous stresse, ramenez volontairement à la conscience une belle image, un souvenir qui vous a rendu heureux. Et respirez en gonflant le plus possible l'abdomen. Cette respiration distendra votre diaphragme, ce qui activera le système vagal [ou système parasympathique qui fait partie du système nerveux autonome], lequel a le pouvoir de freiner la réponse de stress. La meilleure façon d'effectuer une respiration abdominale est de chanter.»

«Finalement, partez marcher pour éliminer l'énergie que vous avez accumulée. Montez quatre étages et descendez-les. Faites un deuxième tour de pâté de maisons avant de rentrer à la maison.»

Plus tôt vous mettrez en application ces stratégies, plus longtemps vous vivrez...