Médicaments - Nécessité ou poids social?

Le Viagra est l’un des médicaments les plus annoncés dans le monde. Et pour cause: il s’agit d’un marché potentiel faramineux. Quelque 152 millions d’hommes dans le monde souffriraient d’un problème d’érection.
Photo: Agence Reuters Le Viagra est l’un des médicaments les plus annoncés dans le monde. Et pour cause: il s’agit d’un marché potentiel faramineux. Quelque 152 millions d’hommes dans le monde souffriraient d’un problème d’érection.

Vous êtes déprimé? Prozac vous rendra de bonne humeur. Votre enfant est turbulent? Ritalin le calmera. Depuis la perte d'un être cher, vous souffrez d'insomnie? Grâce à Ativan, vous dormirez à poings fermés. De nos jours, les hauts et les bas de la vie sont de plus en plus traités à l'aide de médicaments. Explications.

Il y a quelques décennies, les médicaments étaient utilisés surtout pour soigner une maladie. Aujourd'hui, on a recours à eux non seulement pour soulager la douleur physique et psychologique, mais aussi pour prévenir la maladie, améliorer la santé et mieux «performer». «Le nombre de problèmes traitables avec des médicaments ne cesse d'augmenter», note Claudine Laurier, professeure à la faculté de pharmacie de l'Université de Montréal.

Un phénomène que Mme Laurier attribue en partie aux découvertes scientifiques. «On peut aujourd'hui soigner l'hypercholestérolémie avec des médicaments efficaces, ce qui n'était pas le cas il y a 20 ans», fait-elle observer. Les malades s'en portent mieux... et l'industrie pharmaceutique aussi! Ainsi, en 2005, selon le groupe américain de conseil pour l'industrie pharmaceutique IMS Health, le réducteur de cholestérol Lipitor s'est révélé le médicament le plus vendu au monde et a gonflé les coffres de Pfizer de quelque 12,9 milliards de dollars américains.

Des médicaments pour les bien-portants!

Parallèlement, on a élargi la définition de ce qui est pathologique. Aujourd'hui, non seulement soigne-t-on les malades, mais aussi les bien-portants. Par exemple, autrefois, la dysfonction érectile était considérée comme un problème organique seulement dans le cas de maladies précises comme l'hypertension, un taux de cholestérol élevé, le diabète et le cancer de la prostate. Aujourd'hui, Pfizer cible les hommes de 40 ans et plus pour vendre son Viagra. La petite pilule bleue est d'ailleurs l'un des médicaments les plus annoncés dans le monde. Et pour cause: il s'agit d'un marché potentiel faramineux. Quelque 152 millions d'hommes dans le monde souffriraient d'un problème d'érection. À 10 $ la dose, le puissant géant pharmaceutique s'assure «des petits matins» qui chantent...

Dans le cas de la dysfonction érectile comme dans celui de la ménopause ou encore celui de l'arthrite, les traitements offerts visent notamment à préserver la jeunesse. «On n'accepte plus d'avoir des cycles de vie durant lesquels nos intérêts et nos possibilités fluctuent, dit Catherine Garnier, directrice du Groupe d'étude sur l'interdisciplinarité et les représentations sociales (GIERSO). Ainsi, pour avoir l'air d'avoir 20 ans, on prend tous les produits possibles.»

Contribuer aux problèmes de santé

Si l'arsenal thérapeutique permet de guérir des maladies graves, il est également la cause de nombreux problèmes: effets secondaires, interactions nocives, résistance aux antibiotiques, etc. D'ailleurs, bon an mal an, de nombreux de médicaments vendus sous ordonnance sont retirés du marché ou encore font l'objet d'une mise en garde importante. Par exemple, en septembre, Santé Canada prévenait que les médicaments contre l'hyperactivité pouvaient causer des troubles psychiatriques et des hallucinations chez les enfants, en plus des problèmes cardiaques.

Ce n'est pas tout. D'autres médicaments, utilisés de manière préventive, provoquent les problèmes de santé qu'ils seraient supposés éviter. C'est le cas notamment de l'hormonothérapie destinée aux femmes pendant et après la ménopause. En 2001, les Canadiennes avaient fait exécuter 12,5 millions d'ordonnances de traitement hormonal substitutif (THS). C'était avant la publication en 2002 d'une étude de la Women's Health Initiative indiquant, entre autres, que plutôt que protéger les femmes des maladies cardiaques, l'hormonothérapie en augmentait les risques.

Le hic? Souvent, comme dans le cas de l'hormonothérapie, des médicaments sont utilisés en l'absence de données scientifiques rigoureuses et complètes. On se rappellera du scandale, à la fin des années 1950, de la Thalidomide, un antinauséeux utilisé par les femmes enceintes qui a causé des malformations congénitales chez des milliers d'enfants. Plus récemment, on se souviendra du retrait du marché du Vioxx, un médicament contre l'arthrite soupçonné d'avoir entraîné des dizaines de milliers d'accidents cardiovasculaires.

Un marché de 600 milliards de dollars américains

Entre-temps, l'industrie pharmaceutique engrange des profits faramineux. En 2005, toujours selon IMS Health, le marché mondial du médicament a augmenté de 7 % pour atteindre 600 milliards de dollars américains. Avec des ventes de 16,5 milliards de dollars américains, le Canada se classait au 8e rang des 10 principaux marchés pharmaceutiques mondiaux, derrière l'Espagne et avant la Chine. Cette croissance est causée non seulement par le fait que le prix des médicaments a augmenté, mais aussi parce qu'on en consomme de plus en plus.

Selon Johanne Collin, professeure à la faculté de pharmacie de l'Université de Montréal et directrice du groupe de recherche MEOS (médicament comme objet social), plusieurs facteurs contribuent à la hausse soutenue de la consommation de médicaments. «L'un d'eux est la définition que l'on donne à la maladie et à la santé. Par exemple, à la fin des années 40, l'Organisation mondiale de la santé a décrété que la santé, ce n'était pas seulement l'absence de maladie, mais un état de bien-être physique et psychique. La santé est devenue quelque chose de très ambitieux, un état de bien-être sur tous les plans. Aujourd'hui, si vous n'êtes pas bien, vous êtes malade et vous devez vous soigner.»

Une surdose de médicaments?

À cela s'est ajoutée la peur d'être malade, poursuit Mme Collin. «On traite dorénavant les symptômes avant-coureurs d'une maladie. On se dit que, même si on n'est pas malade, on risque de le devenir. On soigne donc la pathologie avant qu'elle n'apparaisse. Par exemple, on traitera la dépression légère comme si c'était une dépression sévère. Pourtant, une personne déprimée ne sombrera pas nécessairement dans la dépression.»

Consommons-nous trop de médicaments? Mme Collin met les choses en perspective. «En raison de divers facteurs sociaux, il y a peut-être une croissance des problèmes de santé, mais on pose sans doute un meilleur diagnostic sur ces derniers.» Même son de cloche de la part de Mme Laurier, qui préfère parler d'une mauvaise consommation de médicaments. «Parfois, il y a surconsommation, mais il y a aussi une sous-utilisation des médicaments ou utilisation à mauvais escient. Dans les trois cas, c'est dommageable pour la santé.»

Et Mme Collin de conclure: «Si les médicaments ont des effets bénéfiques, ils ont aussi des effets potentiellement négatifs et sont susceptibles de provoquer des maladies autant que de les contrôler. Il ne faudrait donc pas les utiliser lorsqu'une autre méthode thérapeutique est plus appropriée. Malheureusement, faute de ressources, c'est souvent ce qui se produit.»

Collaboratrice du Devoir