Institut santé et société - L'espérance de vie varie « d'environ 11 ans entre les mieux nantis et les moins bien nantis »

La population crie fait actuellement l’objet d’une étude de Johanne Otis, du département de sexologie de l’UQAM.
Photo: Agence Reuters La population crie fait actuellement l’objet d’une étude de Johanne Otis, du département de sexologie de l’UQAM.

Mieux vaut prévenir que guérir. Le dicton est vieux comme le monde, mais à l'heure où le secteur de la santé gagne en importance, une question se pose: lui accorde-t-on une place prépondérante? Non, répond sans ambages la directrice de l'Institut santé et société de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), Diane Berthelette.

Sans déclarer la guerre aux facultés de médecine qui orientent la majorité de leurs activités vers les traitements curatifs, Diane Berthelette avance tout de même qu'en santé, «le pouvoir est encore entre les mains des médecins et des professions directement liées à la santé. Ils font un "lobby", c'est clair, pour obtenir un maximum de financement de leurs activités». Et cela se ferait au détriment des approches préventives.

Elle ajoute: «C'est lorsque tu as un problème de santé que tu veux agir. C'est lorsque tu sais que tes chances de développer un cancer du sein, par exemple, sont réduites si tu as rapidement un traitement ou un dépistage que tu veux agir.» Lors de périodes de crise, il est normal que les gens montent beaucoup plus aisément aux barricades pour demander de l'investissement dans le secteur de la santé.

Mais, note-t-elle, cela a pour effet d'accorder une attention toute particulière à l'aspect curatif. «La population qui n'a pas de problème particulier ne fait pas pression auprès du gouvernement pour qu'on en enlève un peu au curatif pour investir dans le préventif.»

Pourtant, selon elle, il serait faux de croire que la santé d'une population s'améliorera en injectant toujours plus d'argent dans les traitements curatifs. Une des raisons serait que l'augmentation des coûts liés à la santé découle avant tout des nécessités technologiques, et non des soins à proprement parler.

Comprendre l'influence de l'environnement

Pour pouvoir mettre en place des solutions préventives efficaces, il faut d'abord saisir quels sont les habitudes de vie et les comportements sociaux à améliorer. Voilà justement ce que l'Institut santé et société (ISS) de l'UQAM propose de faire.

Notons que la loi sur l'Université du Québec qui sert de fondement au réseau universitaire, adoptée en 1968, interdit formellement à toutes les universités du réseau d'offrir un programme de médecine. L'UQAM a donc au fil du temps concentré ses activités sur les facteurs environnants qui influencent le secteur de la santé. L'ISS en est un exemple patent.

D'ailleurs, afin de dissocier le concept même de santé du cadre strict de la médecine, l'ISS définit la santé comme suit: «Une expérience de bien-être physique et mental et la capacité d'agir sur son milieu, de participer pleinement à la vie sociale et communautaire.»

À l'intérieur de cette structure, plus de 100 professeurs issus de

23 départements déploient efforts et énergie pour faire rimer santé avec prévention et compréhension de l'environnement. La recherche à l'ISS vise à contribuer à l'amélioration du bien-être et de la santé de la population. L'Institut se penche tout particulièrement sur les groupes défavorisés, marginalisés et sans pouvoir formel. Il étudie les processus d'adaptation sociale et propose un examen critique des politiques et des services de santé ainsi que des initiatives communautaires.

«Nous, on travaille en partenariat avec des collectivités pour développer des problématiques qui visent à répondre à des besoins sociaux bien précis. Les partenaires collaborent au protocole de recherche; on définit notre protocole avec eux. On n'utilise donc pas le milieu seulement pour recueillir des données, comme le font plusieurs groupes de recherche», indique Mme Berthelette. L'objectif est avant tout de trouver une solution au problème. «On veut réussir à avoir une réelle connaissance du milieu pour agir sur ce dernier.»

À titre d'exemple, la chercheuse Johanne Otis, du département de sexologie, se penche en ce moment sur le problème des maladies transmises sexuellement dans la population crie. «Elle se rend compte que le problème, dans ce cas-ci, est intimement lié à la toxicomanie et à la violence. Elle va sûrement développer un programme adapté sur mesure à cette réalité.»

Une recherche mal soutenue

Selon Mme Berthelette, cette approche en recherche n'est pas encore reconnue à sa juste valeur dans le milieu universitaire, tout particulièrement de la part des organismes subventionnaires. «La principale mesure de productivité que les organismes subventionnaires utilisent, c'est le nombre d'articles scientifiques avec comité de pairs.»

De toute évidence, Mme Berthelette en a contre ce mode de fonctionnement défavorable aux types de recherches sur le terrain qui favorisent l'implantation de solutions plutôt que la rédaction d'articles. «Si tu veux avoir un maximum de subventions, tu dois jouer ce jeu-là et par le fait même, tu te concentres moins sur l'utilisation de tes résultats, ce que font de nombreux scientifiques, constate-t-elle. Autrement, ce n'est pas payant pour le CV.»

«Il y a donc un paradoxe en ce moment. Les organismes subventionnaires demandent aux chercheurs de montrer que leurs recherches fonctionnent et peuvent être utilisées, mais ce n'est aucunement un critère d'évaluation pour la subvention de projets», déplore-t-elle.

Elle soutient avec vigueur que les initiatives sur le terrain peuvent améliorer grandement la santé de la population. C'est en quelque sorte un investissement pour l'avenir. Elle appuie tout particulièrement ses propos sur une étude de Robert Pampalon, de l'Institut national de santé publique du Québec, qui avance que l'espérance de vie varie «d'environ 11 ans entre les mieux nantis et les moins bien nantis». Mais pour réduire le fossé, il faut tout d'abord comprendre et s'efforcer de changer les facteurs environnants qui influent sur la santé des individus. Et cela ne peut se faire qu'avec la prévention, indique la spécialiste.

Collaborateur du Devoir