Se soigner à tout prix

Il en coûte près d’un milliard pour arriver à produire un seul médicament qui soit efficace. Et cela suppose la présence de chercheurs, qu’ils soient universitaires ou industriels, pour ouvrir la voie sur de nouvelles pistes non explorées.
Photo: Jacques Nadeau Il en coûte près d’un milliard pour arriver à produire un seul médicament qui soit efficace. Et cela suppose la présence de chercheurs, qu’ils soient universitaires ou industriels, pour ouvrir la voie sur de nouvelles pistes non explorées.

On a vu Bernard Landry, du temps où il était premier ministre du Québec, devoir choisir entre aller à Charybde ou à Scylla. Ce double écueil s'imposait, sans autre solution alternative, devant une option imposée: mettre un terme à l'escalade des coûts des médicaments ou empêcher le développement local de l'industrie pharmaceutique. Il a alors choisi de porter son regard au loin et de soutenir la politique de protection des brevets déposés par les compagnies de recherche. Depuis lors, le coût des médicaments consommés au Québec augmente et les compagnies pharmaceutiques prospèrent.

Aviez-vous une migraine tenace et étiez-vous à la recherche d'un médicament miracle? La solution était simple. Il suffisait de trouver un pêcheur intrépide, de lui passer une commande, à savoir celle d'un poisson «électrique» (une torpille, par exemple) et, le produit encore frais entre vos mains, de l'appliquer à l'endroit où vous aviez mal: les décharges reçues devaient ainsi vous soulager de cette douleur

lancinante.

Telle aurait été la prescription que vous aurait faite un médecin impérial, eussiez-vous été suffisamment riche pour vous payer une de ses consultations. L'empereur Claudius, lui, l'était, et son médecin s'appelait Scribonius Largus. La scène se passait au cours du dernier siècle avant le début de notre ère, la chrétienne.

Deux mille ans plus tard, cet avis médical est toujours de mise. Au sud de notre frontière, deux chercheurs reprennent la prescription, la modifient et travaillent sur des implants pouvant émettre des impulsions électriques pour finalement soigner les personnes atteintes de façon chronique par de telles douleurs lancinantes.

Des mille et des milliards

Nos sociétés contemporaines font la guerre aux «bobos» de tout genre. Sommes-nous aux États-Unis qu'il est statistiquement prouvé qu'il en coûte plus cher annuellement en soins de santé qu'en frais d'achat, d'entretien et d'utilisation du parc automobile. Les Américains détiennent ainsi le record mondial en dépenses annuelles de santé; près de 6500 $ par personne, quand on établit une moyenne. Et ces données établissent aussi que le secteur en est un à dépenses croissantes.

Les valeurs sociales en cours imposent aussi de nouvelles règles. Au Québec, on retrouve ainsi un ancien premier ministre faisant la promotion du travail, avec les stress, les contraintes et les obligations qui l'accompagnent. Partout, la tolérance au vieillissement est nulle: l'éternelle jeunesse est devenue une norme et cela impose aux individus d'afficher une apparence qui en témoigne. Aussi, la peur de la mort demande l'élimination des symptômes qui laisseraient croire à son arrivée prochaine. De plus, l'omniprésence de la publicité entraîne une surconsommation, dans le domaine alimentaire en premier lieu, qui serait toutefois sans conséquence: à tout mal n'y a-t-il point un remède et pourquoi alors se priver de ce qui est présenté de façon aussi alléchante?

L'obésité est peut-être un fléau social, mais sa présence est pour une compagnie pharmaceutique une bénédiction: en 2005, le seul Lipitor a généré dans les caisses de Pfizer

13 milliards de dollars. Et que dire des pilules du «bonheur»? Du Viagra, ou une autre de ses imitations, pour les grandes envolées? Ou du Prozac pour enfin voir la vie en rose?

Du travail et des revenus

Quand Bernard Landry eut à trancher dans le débat social qui avait cours au Québec sur la montée des dépenses médicamenteuses, et ainsi soutenir la demande de l'industrie pharmaceutique visant à prolonger la vie des brevets, il avait à coeur la santé de tout le Québec, du Québec économique. L'industrie pharmaceutique génère dans la seule région métropolitaine de Montréal plus de 40 000 emplois lucratifs et la lutte y est vive, face à Toronto ou Vancouver, pour maintenir un rythme de croissance.

On nous le rappelle plus d'une fois: il en coûte près d'un milliard pour arriver à produire un seul médicament qui soit efficace. Et cela suppose la présence de chercheurs, qu'ils soient universitaires ou industriels, pour ouvrir la voie sur de nouvelles pistes non explorées.

Quant aux compagnies, elles sont à l'affût des revenus et les grandes calamités, qu'il s'agisse du sida ou des épidémies bactériologiques, ne sont pas les seuls problèmes à traiter de toute urgence. Peut-on ainsi amadouer le spleen? Blanchir la peau? Mettre un terme à la turbulence des enfants? Ou, tout simplement, éliminer les lendemains de veille ou atténuer les effets des grandes bouffes?

Vers des jours meilleurs

Si, dans les sociétés occidentales, les gens vivent de plus en plus vieux, il faut admettre que les pilules y sont pour quelque chose. Il suffit d'ailleurs qu'une compagnie, grande ou petite, informe qu'elle est sur la piste d'un traitement du cancer, du diabète (un mal dont la cote est en hausse) ou des maladies cardiovasculaires pour que sa valeur boursière atteigne des sommets qui feront l'envie de tous.

La peur de souffrir, comme celle de l'inévitable mort, est devenue une source de prospérité collective. On travaille donc à s'en rendre malade pour finalement avoir les moyens de se soigner.