Prix Armand-Frappier - «Le futur réside dans le savoir»

Fernand Labrie
Photo: Alain Désilets
Photo: Fernand Labrie Photo: Alain Désilets

Fondateur du laboratoire d'endocrinologie moléculaire à l'université Laval, directeur du Centre de recherche du CHUL et chercheur canadien, toutes disciplines confondues, le plus cité dans le monde, le Dr Fernand Labrie a déjà reçu de nombreux honneurs sur les plans national et international. Mercredi dernier, il a pu en ajouter un à sa liste. Lors de la cérémonie des Prix du Québec, il a été nommé lauréat du prix Armand-Frappier.

Les hommes doivent beaucoup au Dr Labrie. Grâce à ses recherches, un patient ne devrait plus mourir du cancer de la prostate, le cancer le plus répandu chez les Canadiens. Dans les années 1970, en tentant de traiter l'infertilité, Fernand Labrie a découvert qu'un surplus d'hormones qui contrôlent les fonctions sexuelles (agonistes de la GnRH) coupe toute production d'hormones mâles ou femelles.

«Ce fut toute une surprise, car nous croyions que ça allait stimuler la production de ces hormones. Cette découverte a permis aux hommes atteints d'un cancer de la prostate d'éviter la castration chirurgicale», explique le Dr Labrie joint au téléphone à Washington juste avant son départ pour le Japon, où il a été invité à donner une série de conférences. À la suite de cette découverte, la castration chimique a remplacé la castration chirurgicale dans le traitement du cancer de la prostate à travers le monde. Les ventes d'agonistes de la GnRH ont été de plus de trois milliards de dollars pour chacune des 15 dernières années, ce qui illustre l'importance de cette découverte.

Peu de temps après, le Dr Labrie a découvert qu'une autre substance, la DHEA, était convertie en hormones sexuelles actives dans les tissus de la prostate. «Le cancer de la prostate est stimulé par les hormones mâles. Il fallait donc bloquer cette deuxième source d'hormones pour arriver à de meilleurs résultats. C'est ce que nous avons fait en administrant aux patients un anti-androgène. Ce traitement a été le premier à prolonger la vie des hommes atteints du cancer de la prostate et aujourd'hui, appliqué au cancer localisé, il permet de guérir 90 % des cas. De plus, nous avons réussi à démontrer qu'une approche permet de diagnostiquer le cancer de la prostate à un stade précoce dans 99 % des cas», affirme-t-il.

Toutefois, ces avancées n'ont pas satisfait le chercheur. «En ce moment, nous arrivons à faire disparaître le cancer après environ sept ans de traitement. Avec un médicament plus puissant, nous aimerions arriver à le faire en un an. Nous sommes actuellement à l'étape des travaux précliniques avec ce médicament», indique le Dr Labrie.

Prochaine cible: le cancer du sein

Si les recherches de Fernand Labrie ont grandement profité aux hommes, les femmes ne sont pas en reste. Le scientifique a aussi travaillé ces dernières années à développer un traitement pour le cancer du sein. «Le problème actuellement, c'est qu'environ 50 % des cancers du sein que l'on découvre par mammographie ont déjà atteint les os. Il faut donc arriver à développer un traitement préventif», explique-t-il.

Dans le cadre d'un programme de recherche fondamentale très élaboré, le Dr Labrie a découvert un puissant anti-oestrogène pur appelé acolbifene. «Notre but, c'est que toutes les femmes puissent prendre ce médicament sans effet secondaire pour éviter de développer le cancer du sein. Nous sommes en train de réaliser les dernières études cliniques avant la commercialisation. Si tout va bien, l'acolbifene devrait se retrouver sur le marché dans trois ou quatre ans.»

Un homme impliqué dans sa collectivité

Grâce à des résultats scolaires exceptionnels, Fernand Labrie a eu la chance de réaliser un stage postdoctoral à l'Université de Cambrigde, en Angleterre. Il était sous la direction du professeur Frederick Sanger, deux fois prix Nobel de médecine. Déjà reconnu comme un chercheur prolifique, le Dr Labrie aurait pu poursuivre sa carrière en Angleterre, mais il a préféré revenir dans sa ville chérie, Québec. «C'est certain que ça aurait été plus facile de rester à Cambridge puisque tout était déjà en place pour démarrer une carrière de chercheur alors qu'à Québec, tout était à bâtir. Mais je me suis dit que si personne ne le faisait, Québec ne deviendrait jamais une ville de recherche», indique-t-il.

Ainsi, le Dr Labrie est revenu à l'université Laval en 1969 et a fondé le Laboratoire d'endocrinologie moléculaire, qui est rapidement devenu le groupe de recherche le plus important de l'université et l'un des plus reconnus au monde en endocrinologie. Depuis 1982, le Dr Labrie est directeur scientifique du Centre de recherche du CHUL. À l'heure actuelle, le cinquième projet d'agrandissement de l'institut initié par le Dr Labrie est en phase de construction. Il s'agit d'un centre de génomique qui permettra d'établir une infrastructure de recherche fondamentale et clinique en génomique, protéomique et bioinformatique. «Nous voulons y déterminer les risques de certains profils de personnes à développer des maladies et catégoriser les différents types de cancers puisque, par exemple, il y a plusieurs types de cancers du sein qui réagissent différemment aux traitements», explique le Dr Labrie.

Récemment, Fernand Labrie a été élu entrepreneur par excellence de la région de Québec à la suite d'un sondage SOM réalisé auprès de la population. «J'ai trouvé les gens bien généreux puisque je ne me suis jamais considéré comme un véritable entrepreneur. Toutefois, j'ai toujours voulu développer la recherche à Québec et ç'a fonctionné», soutient le scientifique qui, toutefois, s'inquiète de la qualité de l'enseignement des sciences dans les écoles. «C'est très important qu'on réussisse à convaincre les jeunes de l'intérêt et du plaisir d'une carrière scientifique, car le futur réside dans le savoir. Les choses ne vont pas en s'améliorant à ce sujet au Québec. Et les garçons, où sont-ils? Il y a une perte d'intérêt pour les sciences et en tant que société, nous devons nous en inquiéter et intervenir», affirme-t-il.

Enfin, à 69 ans et toujours aussi passionné, le Dr Labrie ne veut pas entendre parler de retraite! «Je travaille encore 75 heures par semaine et je ne pense pas à la retraite. Selon moi, ça ne devrait pas être un but à atteindre. Je considère — et je ne parle pas de moi — qu'il est triste que des gens compétents partent à la retraite alors qu'ils auraient encore beaucoup à donner à la société», conclut celui qui, manifestement, a l'intention de réussir encore quelques grands coups avant de prendre un repos pourtant bien mérité.

Collaboratrice du Devoir