Les superinfirmières sont là!

Chantal Fortin, entourée de Marie-Claude Otis et de Philippe Lamer: le début d’un temps nouveau.
Photo: Jacques Nadeau Chantal Fortin, entourée de Marie-Claude Otis et de Philippe Lamer: le début d’un temps nouveau.

Les superinfirmières sont officiellement arrivées au Québec. Seize infirmières et un infirmier ont revêtu hier, jour de l’Halloween, leurs nouveaux habits de praticiennes spécialisées, un sarrau d’honneur qui les place à mi-chemin entre les médecins et les infirmières régulières. C’est le début d’un temps nouveau dans le domaine

Elles ont été présentées hier matin, une à une et avec leur collègue, aux quelque 850 délégués présents au Congrès annuel de l’Ordre des infirmières et des infirmiers du Québec (OIIQ), qui les ont accueillis par une chaude ovation. «C’est un grand jour pour nous», indique la présidente de l’OIIQ, Gyslaine Desrosiers, réélue hier pour un huitième mandat de deux ans à la tête de l’organisme.

Ce jour était en tout cas attendu de longue date: ça fait près de 40 ans que les Américains, les Anglais et les Australiens, entre autres, profitent des services d’infirmières praticiennes. Le Québec est ainsi la dernière province canadienne à accueillir ces «superinfirmières» dans l’organigramme médical. Le cadre législatif permettant leur entrée en fonction a été adopté en janvier 2003 (projet de loi 90). «On en parlait il y a plus de dix ans et on nous prenait pour des folles, se rappelle Mme Desrosiers. Les gens pensaient qu’on voulait prendre la place des médecins, que c’était une revendication corporatiste. Mais ça a changé: je pense qu’on a compris l’utilité de la fonction. Mais surtout, avec le vieillissement de la population, on a acquis la conviction qu’on ne pourra plus faire les choses comme avant.»

Concrètement, les infirmières praticiennes spécialisées (IPS) sont habilitées à pratiquer certaines activités anciennement réservées aux seuls médecins, en plus des 14 activités réservées que prévoit la Loi des infirmières et des infirmiers. Plus autonomes, elles pourront prendre des décisions qui comprennent la prescription d’examens diagnostiques (radiographie des poumons), la réalisation de ponctions lombaires, la prescription de médicaments ou de traitements médicaux, l’utilisation de techniques présentant des risques de préjudice (drain thoracique, etc.). En gros, cinq activités médicales sont permises, à condition d’obtenir un certificat de spécialiste délivré par l’OIIQ. Pour avoir ce certificat, les IPS doivent posséder une maîtrise universitaire et au moins deux ans de pratique active.

«Nous ne sommes ni des médecins, ni des infirmières, explique Josée Mandeville, nouvelle «superinfirmière» à Sainte-Justine. Il y avait une zone grise entre le rôle traditionnel du médecin et celui de l’infirmière: c’est là qu’on se situe. Notre travail est différent et complémentaire des deux.» Au coeur de leur mission: le contact humain avec le patient et ses proches. «Les médecins soignent la maladie, nous on traite le patient», illustre Marie-Claude Otis, une autre des 17 pionnières et pionnier admis hier. Pour l’instant, ces IPS ne pratiqueront que dans trois spécialités, soit la néonatalogie, la néphrologie (reins) et la cardiologie. Des ententes ont été conclues avec le Collège des médecins et les associations de spécialistes respectives pour délimiter le champ d’action des superinfirmières.

Des IPS en santé mentale
D’autres spécialités seront bientôt ouvertes, indique toutefois Gyslaine Desrosiers. Les discussions sont pratiquement terminées pour la création de postes de praticienne de première ligne (médecine familiale, «là où leur rôle sera le plus apparent pour le grand public»). Le gouvernement a aussi émis le souhait de créer des IPS en santé mentale. À terme, Mme Desrosiers parle de «centaines d’IPS, d’une vraie masse critique» dont la présence aura une réelle incidence sur la population et sur l’accessibilité aux soins.

Le gouvernement s’attendait à plus de candidates au départ. On espérait avoir 75 superinfirmières dans les trois spécialités: 17 sont maintenant acceptées et une vingtaine d’autres terminent actuellement leur formation. «Pour l’instant, c’est plutôt symbolique», reconnaît-on à l’OIIQ, qui demande au gouvernement de «mettre de l’avant les mesures nécessaires pour assurer le déploiement de ces infirmières en nombre suffisant».

On pointe notamment du doigt le fait qu’on exige deux ans de pratique avant d’entamer la formation — l’OIIQ préfère un système analogue à celui des résidents, pour éviter que les infirmières aient à délaisser leur emploi pour retourner aux études. On déplore aussi le fait que les hôpitaux se retrouvent à payer la facture supplémentaire pour avoir dans leurs effectifs une IPS qui effectue une partie des tâches d’un médecin dont le salaire, lui, est payé par la Régie d’assurance-maladie du Québec.
Mais il y a aussi du travail à faire pour convaincre les infirmières de bonifier leur formation et d’accéder au statut de superinfirmière. «Il faut surtout laisser le temps à la pratique de s’installer, croit Marie-Claude Otis, qui travaille en cardiologie. Il faut vendre l’idée de cette pratique, montrer comment ça fonctionne. Ensuite, je suis convaincue que de plus en plus de jeunes infirmières choisiront ce métier.»

Bonne dose de motivation
Celles qui ont fait ce choix jusqu’ici avouent qu’il faut une bonne dose de motivation pour passer au travers du processus. «Il fallait vraiment être convaincue», dit Annie Lacroix, qui est à Sainte-Justine en néonatalogie. Nous avons commencé nos formations dans des projets-pilotes il y a 10 ans, sans avoir aucune garantie de rien en bout de ligne.» Mme Otis parle de gros sacrifices financiers et sociaux. «Même si on voit notre salaire augmenter aujourd’hui [plus de 80 000 $ en haut de l’échelle], il a fallu sacrifier plusieurs années de salaire pour arriver ici. Et les études médicales impliquent de faire ça à temps plein, sans travailler autrement et surtout en coupant beaucoup dans la vie sociale.»
Le jeu en vaut néanmoins la chandelle, pense Julie-Anne Boutin, de l’hôpital Laval à Québec (cardiologie). «On devient un peu le maillon qui manquait dans la chaîne pour s’assurer que le patient n’est pas laissé à lui-même. Les chirurgiens sont souvent appelés en salle d’opération, ils n’ont pas le temps de passer une heure avec un patient. C’est notre rôle. Lui expliquer ce qui est arrivé pendant l’opération, lui donner des détails sur la médication. On devient le pont entre les chirurgiens et les patients et on peut leur donner plus d’information qu’une infirmière régulière.»
Sa collègue, Geneviève Boily, croit ainsi que les IPS seront «le visage que le patient a besoin de voir pour être rassuré et réconforté». Un privilège que n’auront toutefois pour l’instant que quelques patients d’une dizaine d’hôpitaux du Québec, dont un seul en région.