Des bactéries prescrites à la mère pour prévenir les allergies chez l'enfant à naître

Certaines souches de bactéries bénéfiques, dites probiotiques, préviendraient l'apparition d'allergies chez le jeune enfant et permettraient même de traiter efficacement celles qui se seraient déjà manifestées.

L'équipe de Seppo Salminen et Erika Isolauri, de l'université de Turku, en Finlande, ont observé que la flore intestinale de certains enfants prédestinés à souffrir d'allergies parce qu'un de leurs parents (leur mère ou leur père) en était atteint présentait quelques anormalités qui pouvaient les prédisposer à une telle affection. «Les enfants qui semblaient sur le point de souffrir d'allergies ou qui en étaient déjà victimes possédaient une flore microbienne déficiente en bifidobactéries [de bonnes bactéries] et anormalement riche en Clostridium, une espèce bactérienne pouvant provoquer des problèmes de santé», a précisé le microbiologiste Seppo Salminen dans le cadre d'un symposium international intitulé «La santé par les probiotiques», qui se terminait hier à Montréal.

Des études cliniques effectuées par l'équipe finnoise ont montré que l'administration d'une mixture de probiotiques composée de Bifidobacterium lactis Bb-12 et de Lactobacillus GG à des nouveau-nés pouvait corriger ce déséquilibre de leur flore intestinale. Ces probiotiques ont même permis de prévenir l'apparition d'eczéma ectopique, l'un des premiers symptômes allergiques à survenir chez un jeune enfant. L'eczéma atopique précède toujours une allergie alimentaire, par exemple.

Comme les bactéries qui colonisent l'intestin vierge d'un nouveau-né proviennent essentiellement de la flore vaginale et fécale de sa mère au moment de l'accouchement, les chercheurs finnois ont donc prescrit le même cocktail de probiotiques à des mères enceintes qui souffraient d'allergies ou dont le conjoint en était atteint, et ce, dans le but de prévenir l'apparition de ces problèmes de santé chez l'enfant qu'elles attendaient. Ainsi, les mères recevant des probiotiques pouvaient transmettre les bactéries bénéfiques à leur rejeton. «Le traitement s'est en effet avéré très efficace à prévenir l'occurrence d'eczéma ectopique chez les bébés», a affirmé Seppo Salminen.

Ce dernier a par ailleurs fait remarquer que les bébés qui naissent par césarienne ne sont pas exposés d'abord aux microbes de la mère mais plutôt aux bactéries présentes sur les mains du chirurgien et des infirmières, ainsi qu'aux divers germes qui prolifèrent dans l'hôpital. «La flore bactérienne qui colonise le tube digestif de ces bébés [nés par césarienne] est donc totalement différente de celle des nouveau-nés issus d'un accouchement naturel. Et cette différence est toujours présente six mois après la naissance», insiste-t-il.

Marie-Christiane Moreau, chercheuse à l'Unité d'écologie et de physiologie du système digestif de l'INRA à Jouy-en-Josas, en France, rappelle que la simple présence des bactéries d'une flore intestinale normale et équilibrée — chez le bébé — stimule le système immunitaire de notre intestin. La première fonction de ce système spécifique au tube digestif consiste à nous protéger contre les pathogènes. Mais comme il est en contact permanent avec des protéines alimentaires et des protéines constitutives de la flore bactérienne, qui sont néanmoins des protéines étrangères mais contre lesquelles il ne doit pas s'attaquer, ce système immunitaire intestinal développe des mécanismes de tolérance. Ceux-ci préviennent l'hypersensibilité alimentaire, ou allergie alimentaire.

Compte tenu que chaque souche de bactérie de la flore intestinale normale d'un humain exerce un effet particulier sur un aspect spécifique de ce système immunitaire intestinal, on imagine que le moindre déséquilibre ou changement dans la composition de cette flore, comme cela s'observe chez les nourrissons nés par césarienne, pourrait peut-être perturber la réponse immunitaire destinée à contrecarrer les réactions immunitaires dirigées contre les protéines alimentaires.

Marie-Christiane Moreau ajoute aussi que des mères ayant reçu une seule injection d'antibiotiques pour traiter une infection possiblement dangereuse pour leur enfant à naître avaient perturbé la flore bactérienne de leur nourrisson.

En France, des techniques d'asepsie de plus en plus évoluées sont développées pour éviter que l'enfant récupère des streptocoque B, responsables de la méningite, affirme Mme Moreau. De plus, on nettoie de plus en plus systématiquement la région périnéale et le vagin de la mère avant un accouchement par les voies naturelles afin qu'il n'y ait absolument plus de bactéries. «Ces pratiques beaucoup trop draconiennes font en sorte que l'enfant n'a plus à sa disposition les bactéries dont il a besoin pour coloniser son tube digestif. Je suis persuadée que cette flore intestinale de l'enfant joue un rôle extrêmement important sur la stimulation de son système immunitaire intestinal», a-t-elle souligné.

L'environnement trop propre de nos sociétés industrialisées induit une flore intestinale mal équilibrée, en particulier chez l'enfant, qui ne possédera pas toutes les bactéries nécessaires à une défense immunitaire et suppressive normale, poursuit la chercheuse française. «Or ce "trop propre" est probablement à l'origine de certaines pathologies qui sont en pleine augmentation à l'heure actuelle», conclut-elle.