Une tisane ou une bombe ?

Pour se refaire une santé, un Canadien sur deux croque vitamines, suppléments et produits à base d'herbes. Si la vague santé fait gonfler le marché lucratif des produits naturels, elle entraîne dans son sillage de nouveaux phénomènes. Notamment celui des interactions explosives entre les produits naturels et des médicaments aussi banals que la pilule contraceptive.

Qui pourrait soupçonner qu'un petit verre de pamplemousse ou quelques gousses d'ail peuvent l'expédier à l'hôpital ? Que le millepertuis peut faire échouer un traitement contre le sida, entraîner une grossesse indésirée ou même un rejet d'organe ?

Alors que les ampoules, gélules, succédanés, sirops, tisanes et produits naturels de tout acabit se multiplient sur les tablettes des pharmacies, on commence à en savoir un peu plus sur les effets et interactions possibles de ces produits avec d'autres médicaments d'usage courant.

Au cours des dernières années, quelques plantes ont été interdites de vente au pays, en raison de leurs effets nocifs jusqu'ici méconnus. On n'a qu'à penser au kava, utilisé en homéopathie pour traiter l'anxiété et l'insomnie, dont l'effet toxique sur le foie a entraîné ces dernières années un décès et des insuffisances hépatiques graves, nécessitant une greffe. On peut aussi citer le cas de mixtures d'herbes chinoises, aujourd'hui interdites d'importation au Canada, qui contenaient de l'aristoloche, une herbe naturelle mais cancérigène.

Attention : interactions

Mais le danger posé par certaines herbes n'est pas toujours aussi clair. Bénéfiques dans des situations précises, certains produits naturels peuvent devenir de petites bombes en puissance lorsque mélangés entre eux ou avec certains médicaments prescrits ou en vente libre.

C'est ce qu'ont démontré depuis une dizaine d'années les recherches du Dr Brian Foster, conseiller scientifique principal à Santé Canada.

« Compte tenu de leur popularité grandissante, nous avons commencé à avoir vent d'effets indésirables associés aux produits naturels », explique celui qui s'est penché sur plus de 150 produits, dont les très en vogue remèdes homéopathiques comme le millepertuis et l'échinacée, et toute une fournée de suppléments alimentaires.

« En fait, nos recherches ont démontré que la plupart de ces produits ont le potentiel de causer des interactions, à divers degrés, d'où l'importance pour les patients d'en parler avec leur médecin », soutient ce chercheur.

Les découvertes faites par le Dr Foster ne sont pas banales. Il a observé qu'un aliment aussi anodin que l'ail, pris en comprimé ou autrement, peut bloquer l'effet d'autres médicaments indispensables pour des personnes malades, voire se transformer en « cocktail mortel ». Pris en grande quantité, l'ail inhibe ainsi l'action du ritonavir, un antirétroviral prescrit aux patients infectés par le virus du sida.

Au Manitoba, deux patients séropositifs sont devenus très malades après avoir consommé plusieurs gousses d'ail par jour, parce que l'effet de leurs antirétroviraux avait été passablement annulé, raconte le Dr Foster. « La plupart des produits naturels que nous avons étudiés inhibent l'enzyme de métabolisation qui régularise le niveau des médicaments dans le sang. Selon les cas, cela peut avoir pour effet de réduire ou d'exacerber l'action du médicament », soutient ce spécialiste.

Le Dr Foster s'est aussi intéressé à l'échinacée, au millepertuis, au gingko biloba et au ginseng, qui sont les produits naturels les plus vendus au Canada.

Millepertuis, mille effets ?

Ainsi, on a constaté que le millepertuis, accessible partout en vente libre, peut avoir de multiples effets indésirables. En plus de faire chuter lui aussi la concentration plasmique des antirétroviraux, il est associé à un certain nombre de rejets aigus d'organe puisqu'il contrecarre l'effet de la cyclosporine, un puissant médicament antirejet prescrit aux patients greffés.

En avril 2000, Santé Canada émettait à la grandeur du pays un avis aux médecins, afin de les alerter des effets possibles de cette herbe de plus en plus courue. On sait désormais que le millepertuis peut diminuer l'effet d'anticoagulants comme la warfarine et d'autres médicaments couramment prescrits aux personnes souffrant de maladies cardiovasculaires. Il est aussi susceptible d'entraîner la grossesse chez les femmes qui prennent la pilule anticonceptionnelle, d'interagir avec des antiépileptiques, des antidépresseurs, des antimigraineux et certains médicaments contre l'asthme.

L'échinacée, que le tiers de la population canadienne a déjà consommé pour contrer un rhume, peut aussi faire fluctuer la concentration de certains médicaments dans le sang. Plus étonnant encore, huit onces de jus de pamplemousse peuvent expédier à l'urgence les personnes prenant des médicaments prescrits contre le cholestérol, l'arythmie cardiaque, l'anxiété, la dysfonction érectile, le sida, pour n'en nommer que quelques-uns !

La grande question reste de savoir à partir de quel seuil ces produits en apparence anodins peuvent se transformer en bombe à retardement ? « Il est difficile d'établir à partir de quelle concentration un produit devient dangereux, car chaque personne réagit différemment. Ce qu'il faut savoir, c'est qu'il y a des maladies qui mettent les individus particulièrement à risque de réagir négativement », estime le Dr Foster.

Tea for toux

On sait toutefois que la multiplication de produits augmente passablement le risque d'interactions. Ainsi, plusieurs tisanes contenant une ribambelle d'herbes souvent non mentionnées dont l'échinacée, la réglisse et le kombucha, peuvent ainsi perdre leur caractère inoffensif. « La plupart des gens se disent qu'un thé ne peut faire de mal à personne. Or certaines tisanes contiennent jusqu'à dix herbes ayant toutes des propriétés. Plus il y a de composés, plus les risques d'interaction augmentent », précise cet expert, qui rappelle que l'étiquette est souvent muette sur les risques d'interaction posés par un produit.

D'où l'importance pour les patients de dévoiler leur consommation de produits naturels à leur médecin traitant. Mais comme la médecine scientifique et la médecine naturelle évoluent encore en vase clos, la plupart des gens préfèrent se taire, de crainte d'être la risée de leur médecin.

« Pourtant, si un patient omet de mentionner les produits naturels qu'il consomme, son médecin peut confondre les effets indésirables de ce produit avec les symptômes d'une maladie. Le suivi d'un patient peut alors devenir extrêmement complexe et insoluble », soutient Jacques Le Lorier, chercheur en pharmacoépidémie et professeur en pharmacologie à l'Université de Montréal.

Ingrédients inconnus

Plus que d'omettre les risques d'interactions, l'étiquette de certains produits naturels ne mentionne parfois qu'une parcelle des ingrédients actifs inclus.

Ainsi, Santé Canada a dû lancer plusieurs alertes cette année, destinées aux consommateurs de suppléments d'herbes médicinales vendus pour maintenir « la prostate en santé ». Ces comprimés d'herbes contenaient entre autres de la poudre d'alprazolam, un médicament contre l'anxiété, et du coumadin, un anticoagulant, deux médicaments qui doivent être prescrits par un médecin en raison de leur dangerosité potentielle pour certaines personnes. Du Viagra (sildénafil) a aussi été retrouvé dans du Hua Fo, un médicament chinois en vente libre qui prétendait améliorer les fonctions sexuelles.

Selon le Dr Le Lorier, la législation qui encadre la vente des produits naturels au Canada est totalement laxiste et laisse place à une « foire » dangereuse. Non seulement les exigences de sécurité posées aux fabricants ne sont pas suffisantes mais la loi laisse aussi libre cours à des étiquetages déficients. « Les patients ne connaissent même pas le contenu précis de ce qu'ils consomment. Ce n'est pas parce que quelque chose est naturel que c'est inoffensif. Quelle que soit l'origine d'un médicament, que ce soit une molécule synthétique ou naturelle, il faut que sa sécurité soit démontrée », dit-il. À son avis, tout produit naturel devrait être soumis aux mêmes exigences de sécurité, d'efficacité et d'étiquetage que celles imposées aux compagnies pharmaceutiques.

À l'heure actuelle, les produits naturels appartiennent effectivement à une classe à part. Régis par la Loi sur les aliments et drogues, ils ne sont assujettis au processus d'approbation imposé aux médicaments que s'ils prétendent ouvertement prévenir ou guérir une maladie. Sinon, on les considère comme de simples aliments.

« Un médicament pharmaceutique qui est mis sur le marché coûte très cher puisqu'il faut réaliser des études sur des milliers de patients, ce qui n'est pas le cas pour les fabricants de produits naturels. Il y a deux poids, deux mesures », estime M. Le Lorier.

Mais tout cela pourrait changer puisque Santé Canada entend resserrer l'étau autour des fabricants d'herbes et de produits naturels qui soutirent chaque année quelque 3,8 milliards de la poche des consommateurs.

Selon Bryan Baker, porte-parole de Santé Canada, les produits naturels qui ont des « prétentions thérapeutiques » seront bientôt soumis à une procédure spécifique d'approbation, destinée à prouver la sécurité et l'efficacité de leurs produits. « En vertu des nouvelles règles proposées, il n'y aura plus deux régimes, mais un seul procédé d'homologation spécifique aux produits naturels, similaire à celui des produits pharmaceutiques », insiste ce dernier.

Si tout va comme prévu, ces nouveaux règlements pourraient entrer en vigueur en 2003. D'ici là, si vous consommez d'autres médicaments, gare aux combinaisons explosives !