Un cocktail de bactéries pour soulager l'intestin

L'administration d'un cocktail concentré de diverses bactéries bénéfiques permet de prévenir certaines inflammations chroniques de l'intestin et épargne ainsi aux patients certaines complications graves.

Dans le cadre d'un symposium international intitulé «La santé par les probiotiques» qui se déroule actuellement à Montréal, Paolo Gionchetti, professeur au département de médecine interne et de gastroentérologie de l'université de Bologne en Italie, a décrit les effets spectaculaires d'une mixture de huit souches bactériennes, dites probiotiques, chez des personnes atteintes de la maladie de Crohn, de colite ulcéreuse (ulcères du côlon ou gros intestin) ou de pouchite, une complication consécutive à une chirurgie qui consiste à enlever le côlon et à reconstruire le rectum à partir d'une section de l'intestin précédant le côlon.

Ces maladies chroniques sont habituellement traitées à l'aide de médicaments, tels que la mésalamine, des corticostéroïdes et des immunosuppresseurs, qui visent avant tout à réduire l'inflammation de la paroi intestinale. Ces puissants médicaments sont toutefois loin d'être dépourvus d'effets secondaires: certains patients y sont même allergiques.

Compte tenu que de nombreuses évidences suggéraient l'implication des microorganismes de la flore intestinale dans ces pathologies — l'usage d'antibiotiques apportant un certain soulagement notamment —, l'équipe du Dr Gionchetti s'est appliqué à modifier la composition de cette microflore dans le but de prévenir et de traiter ces maladies handicapantes. «Pour parvenir à transformer la flore intestinale d'une personne qui héberge plusieurs milliards de bactéries, nous devons administrer des milliards et des milliards de probiotiques (bactéries bénéfiques)», précise Paolo Gionchetti.

Au cours d'essais cliniques, l'équipe de Bologne a donc prescrit 1800 milliards de bactéries bénéfiques par jour à chaque patient, soit six grammes d'une préparation contenant 300 millions de probiotiques appartenant à huit souches différentes par gramme. Une concentration nettement plus élevée que celle des produits offerts dans le marché qui ne dépasse pas les six milliards de bactéries par gramme.

Les souches de bactéries composant la recette italienne (quatre souches de lactobacilles, trois de bifidobactéries et une de streptocoque thermophilus) ont été sélectionnées pour leur résistance et leurs diverses actions bénéfiques. Ces souches ne sont en effet pas détruites par la bile et l'acidité régnant dans l'estomac, explique le chercheur. Par ailleurs, elles ne dégradent pas le mucus protègeant la muqueuse intestinale. Elles stimulent la libération de médiateurs anti-inflammatoires et inversement inhibent ceux qui favorisent l'inflammation. Elles promeuvent aussi la sécrétion d'anticorps IgA, qui constituent les tout premières défenses dépêchées par le système immunitaire pour faire face aux pathogènes.

Le Dr Gionchetti a donc comparé l'effet thérapeutique de cette combinaison de bactéries à celui obtenu par un traitement conventionnel à la mésalamine (amine salicylate) chez des personnes atteintes de la maladie de Crohn et ayant subi une chirurgie destinée à diminuer leurs symptômes. «70 % des patients rechutent dans l'année suivant cette chirurgie, souligne le gastroentérologue. Or l'absorption de hautes doses de notre mixture de probiotiques a réduit nettement plus la récurrence de la maladie que la mésalamine, et ce, après trois et douze mois de traitement.»

Les chercheurs italiens ont également éprouvé l'efficacité de leur formule bactérienne auprès de patients souffrant de colite ulcéreuse et qui n'avaient pas accès au médicament courant (mésalamine) en raison d'une intolérance. Or, la consommation de la préparation de probiotiques concoctée par l'équipe italienne a prolongé au moins d'une année la rémission de 75 % des patients participant à l'étude.

Un troisième essai clinique a également montré l'efficacité des probiotiques à prévenir la pouchite, une inflammation des tissus ayant servi à reconstruire un nouveau rectum lors d'une chirurgie visant à sectionner la portion du gros intestin gravement endommagé par une colite ulcéreuse ou la maladie de Crohn. «Ce nouveau rectum qui est constitué d'une muqueuse située en amont du côlon n'est pas habitué à être en contact avec des matières fécales. Et la présence de ces fèces favorisent une croissance excessive de bactéries, qui dans 50 % des cas provoquent une inflammation, appelée pouchite, explique Paolo Gionchetti. La pouchite est habituellement soignée à l'aide d'antibiotiques mais nombre de patients rechutent en raison d'une résistance à ces antibactériens. Or, encore une fois, les probiotioques ont réussi à prévenir l'apparition de cette maladie chronique et à allonger la durée de la rémission des patients qui en étaient déjà atteints.

L'équipe italienne expérimente maintenant avec succès l'emploi des probiotiques durant les phases actives de ces maladies inflammatoires. Paolo Gionchetti croit en effet que les probiotiques pourraient être combinés à la pharmacopée utilisée traditionnellement non pas seulement pour prévenir la rechutes mais pour traiter la maladie à sa source. «Les probiotiques permettraient de réduire les doses de médicaments absorbés et limiteraient les effets secondaires de ces derniers», ajoute-t-il.