Des médecins malades de travail

Le travail ne mène pas nécessairement à la liberté, non plus qu'à la santé. Épuisés physiquement et psychologiquement par leur boulot et la pression qu'il impose — et qu'ils s'imposent — les médecins d'ici sont de plus en plus nombreux à faire appel au Programme d'aide aux médecins du Québec (PAMQ). Entre 2005 et 2006, le PAMQ a ainsi enregistré une augmentation de 30 % du volume des appels.

«C'est notre record depuis la création du PAMQ, en 1990», révèle la directrice générale, Anne Magnan. Le chiffre absolu demeure relativement peu élevé (quelque 400 médecins ou résidents, sur un total d'environ 20 000), mais la hausse trahit une situation préoccupante. Les médecins souffrent de plus en plus de détresse psychologique et ils hésitent de moins en moins à en parler. En 2003, une enquête de l'Association médicale canadienne a indiqué que près de la moitié des médecins canadiens souffraient d'épuisement professionnel à un stade avancé: le ratio serait le même au Québec, selon Mme Magnan.

Le PAMQ a récemment commandé une étude à un groupe de chercheurs de l'université Laval. Dévoilé cette semaine, le document intitulé La Détresse des médecins: un appel au changement cerne le mécanisme qui mène à l'épuisement professionnel, à la détresse psychologique ou à la dépression chez les médecins. L'étude qualitative est basée sur une série d'entrevues menées auprès de 13 médecins qui avaient fait appel au PAMQ.

Un grand coupable: l'hypertravail. «Ça fait partie de la culture médicale et des traits de personnalité des médecins, de penser qu'ils n'ont pas besoin de manger, de dormir, de se reposer pour fonctionner», affirme Mme Magnan. Le cercle est vicieux. La tâche est lourde, le rythme de travail très intense, la pression forte, pendant que les ressources manquent. Cette organisation du travail déficiente mène les médecins à vouloir en faire plus, note-t-on. Parce que tout le monde le fait autour d'eux et qu'il faut suivre pour être «un vrai docteur». Pour être à la hauteur de la réputation.

Afin de «bloquer leur souffrance», les médecins s'engagent donc dans une surcharge de travail, qui se transforme vite en «hyperactivité chronique, en hypertravail.» «C'est une stratégie défensive de métier, explique Marie-France Maranda, professeure en sciences de l'éducation et co-auteure de la recherche. L'hypertravail devient une norme. Avec un coût physique et moral élevé.» La famille et la vie sociale écopent. Le corps vieillit plus vite. La qualité de la pratique ne peut se maintenir selon les mêmes normes, mais Mme Maranda ne croit pas que la santé des patients puisse être menacée.

Les auteurs font un lien direct entre la détresse ressentie par ces médecins et l'état du réseau de la santé. Le gouvernement (quelle que soit l'allégeance) a sa part de responsabilité dans le problème, lit-on, puisqu'il a laissé «le système de santé se détériorer en supposant que les médecins allaient perpétuer un modèle de responsabilité et d'endurance, malgré les coupures, la mauvaise planification des effectifs et le sous-financement.» Les médecins ont réagi à ces nouvelles exigences d'organisation du travail par un «surcroît, afin d'obtenir la reconnaissance de leur engagement personnel».

Cela parce que la profession «semble faire comme si un médecin qui ne peut plus tenir n'est pas un vrai médecin. La profession paraît insensible au fait, pourtant naturel, que les humains vieillissent. Elle est obnubilée par le mythe de l'éternelle jeunesse du corps médical.» Selon Mme Maranda, les médecins doivent être «irréprochables, en bonne santé, jamais faibles. Alors ils cachent les signes contraires.» Mme Magnan illustre: «Ils anesthésient leur propre souffrance en soignant celle des autres.»

Jusqu'au jour où le vase déborde et que le moral et le corps lâchent.