Collège des médecins - Un projet décevant

Le président-directeur général du Collège des médecins, le Dr Yves Lamontagne. Photo: Paul Labelle
Photo: Le président-directeur général du Collège des médecins, le Dr Yves Lamontagne. Photo: Paul Labelle

Le Collège des médecins est catégorique à propos du projet de loi 33. La réponse du gouvernement Charest à l'arrêt Chaoulli rendu par la Cour suprême est décevante. Selon le président-directeur général, le Dr Yves Lamontagne, l'ouverture au privé est trop restrictive, il est déplorable que les mesures adoptées pour faciliter l'accès aux soins s'adressent seulement à quelques spécialités, et surtout, il est absurde qu'autant d'efforts soient investis dans la gestion des listes d'attente alors qu'on devrait travailler à les éliminer en augmentant l'accessibilité aux soins.

Le projet de loi 33, toujours à l'étude, propose que les patients soient traités pour une cataracte et le remplacement d'une hanche ou d'un genou dans des établissements privés sans débourser un sou, une fois les délais maximums d'attente atteints dans le réseau public. Évidemment, c'est la Régie de l'assurance maladie qui acquitterait la facture.

Dans le privé, les patients pourraient être traités dans des centres médicaux spécialisés ou dans des cliniques médicales associées. «Le problème avec ces établissements, c'est que les médecins devront en être les actionnaires majoritaires, et les sommes d'argent à injecter seront énormes. Ouvrir une clinique d'ophtalmologie nécessite des investissements de trois millions de dollars et une clinique d'orthopédie, entre 10 et 15 millions. Je ne connais pas un médecin au Québec qui a les reins assez solides financièrement pour se lancer dans de tels investissements sans savoir si ça fonctionnera. Les médecins devraient avoir le droit de s'associer à des promoteurs privés», affirme le Dr Yves Lamontagne.

Selon le projet de loi, les rôles administratifs de ces centres devraient aussi être assumés par les médecins. «En plus des importantes sommes qu'ils devront investir, les médecins se retrouveront avec une énorme bureaucratie sur les bras. Ça représente beaucoup de travail supplémentaire et ça peut même être dangereux de mélanger affaires et pratique de la médecine. Il y a risque de conflit d'intérêt», explique le Dr Lamontagne.

Pour pouvoir pratiquer dans un centre médical spécialisé, un médecin devra se désaffilier de la Régie de l'assurance maladie. «Il n'y en aura pas beaucoup qui oseront faire ça parce les médecins sont bien contents, en général, d'être payés par la Régie puisqu'ils sont certains d'avoir un chèque. Les médecins sont satisfaits du système public. Les règles pour aller vers le privé sont tellement restrictives avec le projet de loi 33 qu'il semble que le gouvernement souhaite que personne n'ose s'y aventurer», ajoute le p.-d.g. du Collège des médecins du Québec.

Éliminer plutôt que gérer les listes d'attente

Le projet de loi 33 garantit un délai maximum d'attente pour trois types de chirurgies: cataracte, remplacement de la hanche et du genou. «Pourquoi les autres chirurgies ne sont pas touchées par cette mesure? Et pourquoi ça n'inclut pas les gens qui attendent pour avoir un médecin de famille? Il y a 200 000 personnes à Montréal seulement qui n'ont pas de médecin de famille», soutient le Dr Lamontagne.

Évidemment, étendre ce système de gestion de listes d'attente à tous les domaines de la médecine serait un projet très laborieux et très coûteux. «Ça prouve que nous essayons de traiter la fièvre du patient plutôt que de traiter la gangrène qui cause la fièvre. On a bien beau faire les plus belles listes d'attente au monde, ça ne règle pas le problème. Pourquoi on ne s'arrangerait pas à la place pour que le système fonctionne et qu'il n'y en ait plus, de liste d'attente?», questionne le Dr Lamontagne.

Pour un solide partenariat public-privé

Pour régler les différents problèmes qu'il soulève, le Dr Lamontagne a une solution en tête: établir un système de santé public fort qui travaillerait avec le privé. «Il n'y a plus un État au monde qui peut prétendre que l'argent public suffit pour donner de bons services de santé à la population. Bientôt, il y aura deux vieux pour un jeune au Québec. Il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable. Et il n'y a pas de raison d'avoir peur du privé si on l'encadre avec des règles claires», affirme-t-il.

L'un des meilleurs exemples pour le p.-d.g. du Collège des médecins demeure les centres d'hébergement de soins de longue durée (CHSLD) privés conventionnés. «Ces centres existent depuis 1977 au Québec et le principe fonctionne très bien. L'État achète des lits dans ces établissements et établit des règles. Entre autres, les dirigeants du centre ne peuvent pas faire de profits avec le budget clinique, mais ils peuvent en faire avec les volets administration, alimentation, entretien, etc. Ces centres respectent les mêmes conventions collectives que les centres publics, ils ont les mêmes normes de qualité et ils doivent offrir les mêmes services. Des études ont été faites et il en est ressorti que l'État économiserait 150 millions de dollars par an si tous les CHSLD étaient privés conventionnés», soutient-il.

En souhaitant faire plus de place au privé, le Dr Lamontagne dit penser aux jeunes. «La dette du Québec est rendue à 114 milliards de dollars. Je pars du vieux principe que si tu gagnes 100 000 $ par année et que tu en dépenses 400 000 $, c'est certain que tu feras faillite un jour. Et ce sont les jeunes qui en payeront le prix. Dans tous les pays, il y a des gens plus riches et des gens plus pauvres. Et les plus riches trouvent toujours le moyen de se faire soigner, ne vous inquiétez pas! Ils vont aux États-Unis ou en Inde, alors qu'on pourrait faire des profits avec eux», poursuit-il.

Cesser d'engraisser le dinosaure

La pratique de la médecine est beaucoup trop réglementée, selon le Dr Lamontagne. «Le système de gestion est devenu beaucoup trop lourd. Pourtant, la logique des années 2000 dans le domaine de la gestion est une bureaucratie minimum pour un service maximum. Avec les années, le dinosaure a grossi et maintenant, c'est difficile de mettre la hache dedans pour un politicien puisque cette décision sera impopulaire», affirme-t-il.

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a tout de même fait de bons coups depuis son entrée en fonction, selon Yves Lamontagne. «Sa décision de regrouper tous les syndicats en quatre groupes pour négocier a été une décision efficace, tout comme celle de jumeler les conseils d'administration des CLSC, des établissements de soins de courte durée et de ceux de longue durée. Les investissements dans les urgences et les efforts de restructuration ont aussi été efficaces», conclut-il, en espérant que le ministre apporte d'importantes modifications au projet de loi 33.

Collaboratrice du Devoir