Ministère - Un réseau en santé... relative

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, se dit préoccupé par la pénurie de médecins de famille et d’infirmières.
Photo: Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, se dit préoccupé par la pénurie de médecins de famille et d’infirmières.

C'était la «première priorité». En campagne électorale il y a trois ans et demi, Jean Charest avait fait la promesse de remettre sur ses rails un système de santé écorché. Il insistait: la population pourra juger le rendement global du gouvernement sur la seule base de son bilan en matière de santé. Néophyte en politique, c'est le neurochirurgien Philippe Couillard qui a hérité du lourd ministère. Il fait aujourd'hui son propre bilan des avancées — et retards — du réseau, alors que les rumeurs laissent présager des élections bientôt.

Jusqu'ici, la cote de popularité de Philippe Couillard est restée inversement proportionnelle à celle du gouvernement Charest. C'est le ministre le plus populaire de cette équipe. On lui prête l'ambition de succéder à son chef. Mais à ceux qui l'interrogent sur ses intentions futures, Philippe Couillard répond que le boulot à faire à la Santé n'est pas terminé.

« Économiquement efficace »

Les bureaux montréalais du ministre de la Santé et des Services sociaux offrent une vue imprenable sur l'est de la ville. Septième étage d'un bâtiment de la rue Fullum, près du fleuve. «C'est beau, admettait Philippe Couillard en jetant un coup d'oeil aux larges fenêtres, il y a deux semaines. Mais nous partons: c'est trop grand, trop cher.» Une façon de dire que, dans un ministère qui accapare déjà 43 % de tout le budget du gouvernement et dont la gourmandise va croissant, chaque dollar compte.

Cela, même si le ministre estime — depuis un mois et demi, du moins — que la situation financière du réseau n'est pas dramatique: tant que les dépenses en santé resteront stables par rapport au PIB, l'État pourra continuer de financer le réseau sans demander de contribution supplémentaire aux usagers, évalue Philippe Couillard. «Notre système demeure économiquement efficace, dit-il de son débit rapide et assuré. Les résultats sont imparfaits, mais la situation s'améliore. Et nous utilisons moins d'argent par rapport au PIB que ce que font plusieurs pays, dont les États-Unis, où l'ensemble de la population n'est pourtant pas couverte.»

« Indiscutables progrès »

À ce stade du mandat, Philippe Couillard préfère parler d'un «rapport d'étape avancé» plutôt que d'un «bilan» des premières années libérales en matière de santé. Le positif, d'abord. «Je note d'indiscutables progrès dans plusieurs aspects, évalue-t-il. C'est le jour et la nuit [avec 2003] dans l'accès aux soins en radio-oncologie et en chirurgie cardiaque. Dans l'ensemble des chirurgies, les avancées ne sont pas aussi rapides qu'on aurait aimé, mais il y a néanmoins une diminution incontestable du nombre de patients "hors délai" d'attente. Et ma plus grande satisfaction, c'est qu'il y ait des résultats pour les patients.»

Selon le ministre, ce sont là les premières retombées des changements structurels apportés au système. «C'est mon autre fierté. Nous n'avons pas atteint ces résultats seulement en injectant de l'argent, mais aussi en imposant des changements profonds de culture dans le réseau: l'intégration des services, la hiérarchisation, les réseaux universitaires intégrés de services, toute une kyrielle de changements qui étaient nécessaires. Ce qu'on a accompli depuis 2003 aura un effet structurant à long terme. Et on vient en politique pour imprimer des changements à la société.»

Avec un peu de recul, le docteur Couillard se dit surpris de voir comment le réseau a accepté de participer à sa réforme. La Santé est une grosse machine, mais elle est capable de bouger, estime-t-il. «On a entrepris un train de changements qui touchaient profondément les façons de faire du réseau de la santé. Et le réseau a embarqué là-dedans avec enthousiasme, en continuant d'offrir des soins 24 heures sur 24.»

Encore du chemin à faire

Le moins bon, maintenant. Car il reste beaucoup de bobos à soigner. Philippe Couillard en est conscient, mais il nuance la perception du public. «On est entré dans une culture de perception d'une détérioration constante. C'est très difficile de faire accepter qu'à certains endroits, ça s'améliore.»

Tout de même: la situation dans les urgences n'est pas beaucoup mieux qu'il y a trois ans, notait une enquête menée par le groupe Gesca il y a quelques mois. En commission parlementaire sur le projet de loi 33 (la réponse à l'arrêt Chaoulli), Philippe Couillard a dû reconnaître que le gouvernement ne réglerait pas — tel que promis dès ce mandat — la question des listes d'attente pour les chirurgies. Seuls les patients en attente d'être opérés pour la hanche, le genou ou la cataracte profitent d'une garantie d'accès. En juillet, plus de 33 000 patients inscrits sur les listes d'attente étaient «hors délai» selon la limite médicale acceptable: pour le ministre, il ne s'agit pas d'un «échec», mais d'un «manquement de cible»...

« Poches de résistance »

La pénurie de médecins de famille et d'infirmières perdure; les spécialistes et les omnipraticiens gardent un goût amer de la fin abrupte des négociations avec le gouvernement et menacent de quitter la province; le projet de loi 33 est loin de satisfaire tout le monde. La liste des problèmes est longue. «Dans l'accès aux services, il y a des poches de résistance où c'est difficile de progresser, reconnaît M. Couillard en citant le cas de l'Outaouais. À Montréal, on a toujours des ennuis avec la chirurgie pédiatrique, il y a un volume de chirurgies mineures qu'on n'arrive pas à diminuer.»

Une autre grande inquiétude pour le ministre est la question de la pénurie des infirmières. Les chiffres du ministère évoquent un manque de 17 000 infirmières en 2019. «C'est gros. Mais on peut profiter de cette "occasion" pour repenser le rôle de l'infirmière dans l'équipe de soins, l'enrichir pour que ce soit une carrière plus attrayante. On commencera à le faire avec la création des infirmières praticiennes spécialisées au cours des prochains mois, avec l'infirmière de première ligne, l'infirmière-pivot... On doit tirer parti de cette pénurie pour valoriser la profession.»

La pénurie de médecins est jugée moins problématique. «On est actuellement en période de récolte des petites cohortes de la fin des années 90, mais ça va changer: les facultés sont remplies maintenant.» Avec le retrait de «certains irritants» comme le plafond de rémunération, M. Couillard pense ainsi être capable d'atteindre l'objectif fixé de 3000 médecins de plus d'ici 2015. Ce qui s'inscrirait dans son grand objectif général pour les prochaines années: «Plus de médecins plus accessibles, des partenaires mieux intégrés et de l'information qui circule mieux.»

Le Devoir