Médecins spécialistes - Pratiquer les mains liées

Le Québec a pris beaucoup de retard dans les années 1990 en ce qui a trait aux technologies utilisées et à l’informatisation des procédés. Une situation fragile pour conserver ici les spécialistes.
Photo: Agence Reuters Le Québec a pris beaucoup de retard dans les années 1990 en ce qui a trait aux technologies utilisées et à l’informatisation des procédés. Une situation fragile pour conserver ici les spécialistes.

Les médecins spécialistes du Québec sont en colère. Avec des conditions de travail imposées par le gouvernement, un manque d'équipement et des listes d'attente qui s'allongent, ils espèrent encore que leur situation va s'améliorer. En pleine période de pénurie, ces 8000 médecins disent travailler avec trop de contraintes. Plus du tiers songent même à quitter la province.

«Nous sommes réellement déçus de la tournure des événements», dit d'entrée de jeu le vice-président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), Louis Morazain. Il qualifie même de «brutale et odieuse» la manière dont le gouvernement traite les spécialistes. Depuis l'imposition avec bâillon d'une loi d'exception par le gouvernement Charest en juin dernier, les discussions sont rompues et les activités des médecins sont limitées.

«Il n'y a jamais vraiment eu de négociations, poursuit Louis Morazain, les dés étaient pipés dès le départ. On nous disait: si vous signez, vous obtiendrez ceci. Sinon, vous obtiendrez encore moins lorsque la loi sera passée. Ce n'est pas des négociations, ça! Le gouvernement n'a réellement pas répondu aux aspirations des spécialistes.»

Soumis à cette nouvelle législation, impossible de démissionner ou de changer leur pratique d'une manière concertée. Pour un tel affront, d'énormes pénalités monétaires peuvent dorénavant être exigées. Ainsi, impossible de soigner moins de patients pour exercer des moyens de pression. Mais impossible aussi d'en soigner plus.

Les spécialistes sentent donc qu'ils ont les mains liées. «Il n'y a plus de processus normal de négociations au Québec. Il faut simplement tirer le meilleur parti d'un environnement hostile», écrivait en juin dernier le président de la FMSQ, Yves Dugré, dans la revue de l'organisme destinée à ses confrères. Le climat actuel est donc loin d'être agréable.

Des salaires et des conditions moindres

L'aspect monétaire constitue aussi un enjeu important. L'ancien gouvernement péquiste avait reconnu le retard des salaires des spécialistes québécois. Les calculs du gouvernement et ceux de la FMSQ n'arrivent toutefois pas aux mêmes résultats. «Ils disent que nous sommes en retard de 10 % alors que nous calculons plutôt 44 %!», explique Louis Morazain.

Avec la loi spéciale, c'est seulement 2 % d'augmentation par année jusqu'en 2010 qui est imposée aux spécialistes. À l'échéance, l'écart sera probablement encore plus élevé. «La moyenne des salaires des spécialistes québécois est de 250 000 $ et il faudrait au moins 100 000 $ de plus pour rattraper la moyenne canadienne. Et à Calgary, c'est presque le triple de cela qui est offert, en plus des "opportunités" de recherche et les bonnes conditions de travail.» Ses membres sont donc insatisfaits de ces offres et veulent être payés «à leur juste valeur».

Outre les requêtes salariales, c'est toute l'organisation de la pratique et les contraintes gouvernementales qui exacerbent la colère des médecins. Selon un sondage de la FMSQ réalisé avant l'imposition de la loi spéciale en juin dernier, près du tiers des spécialistes disent songer à partir. La FMSQ affirme d'ailleurs que le Québec est la province qui perd le plus de médecins et les données du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) indiquent que la pénurie se situe entre 1000 et 1400 médecins spécialistes. Cette migration accentue le vieillissement de la profession et la rareté dans certaines spécialités.

Autre conséquence des con- traintes gouvernementales, plusieurs spécialistes songent maintenant à la retraite. «La majorité ont plus de 50 ans. On peut perdre 10 % des spécialistes demain matin!», affirme Louis Morazain. Les plus jeunes peuvent aussi modifier leur orientation de carrière, car le manque d'équipement constitue un irritant majeur pour plusieurs. Le Centre de santé et de services sociaux de Gatineau (CSSSG) peine à recruter des spécialistes pourtant intéressés à pratiquer dans cette région. Faute de ressources et d'équipements spécialisés, impossible d'accueillir de nouveaux médecins.

«On est au fait de ce qui se passe ailleurs et on en est parfois presque gêné, dit Louis Morazain. Dans ma ville de Saint-Jean-sur-Richelieu, avec une population de 150 000 personnes, impossible d'avoir recours à de l'imagerie par résonance magnétique alors que chaque ville américaine de plus de 15 000 habitants possède cette technologie.» Il dit que le Québec a pris beaucoup de retard dans les années 1990 en ce qui a trait aux technologies utilisées et à l'informatisation des procédés. Une situation fragile pour conserver ici les spécialistes.

Projet de loi 33

Selon la FMSQ, les initiatives du gouvernement sont insatisfaisantes et ne respectent pas les demandes des spécialistes. Le projet de loi 33 en est d'ailleurs l'exemple parfait. Aussi annoncée en juin dernier, cette proposition entend «mettre en place un mécanisme de garantie d'accès aux services de soins spécialisés, une ouverture limitée à l'assurance privée, l'encadrement des centres médicaux spécialisés et la contribution des cliniques médicales associées».

Louis Morazain affirme pourtant que rien dans ce document ne garantit l'accès aux soins spécialisés. Il y perçoit même des irritants importants. D'abord, la gestion des listes d'attente n'a pas besoin d'être encadrée par une loi: des règles administratives auraient été suffisantes selon lui. Récemment, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a d'ailleurs reconnu pour la première fois qu'il n'avait pas encore respecté sa promesse d'éliminer l'attente, qui dépasse les délais médicalement acceptables. L'organisme craint ainsi une politisation des délais d'attente.

Ensuite, le gouvernement entend imposer tellement de contraintes aux centres médicaux spécialisés et à ces nouvelles cliniques médicales associées que peu de médecins seront vraiment intéressés à embarquer. La FMSQ reproche au gouvernement de vouloir encore imposer de nouvelles contraintes à la pratique médicale. Bref, c'est tout le projet de loi qui doit être repensé, selon la fédération.

En cour !

Le climat de travail contraignant des médecins spécialistes québécois a poussé la FMSQ à intenter deux recours juridiques. Pour contester les conditions de travail imposées par la loi d'exception, les médecins spécialistes ont déposé une requête pour la faire annuler devant la Cour supérieure. De plus, la Fédération veut également aller devant le tribunal d'arbitrage. Sur la question du rattrapage salarial, la FMSQ dit détenir un avantage puisqu'elle possède un engagement, signé par l'ancien gouvernement péquiste, qui reconnaît l'écart à combler avec les autres provinces.

Pour l'instant, la FMSQ ne prévoit pas effectuer d'autres pressions sur le gouvernement, même si ses membres sont insatisfaits de leurs conditions actuelles. «Nous sommes toujours prêts à négocier, dit Louis Morazain. Nos conditions de travail se sont améliorées, mais elles sont loin d'être les meilleures.»

Pour combler la pénurie de médecins actuelle, les écoles universitaires de médecine acceptent plus d'étudiants. Des cohortes plus garnies seront donc bientôt diplômées, mais elles parviendront chaque année à combler uniquement 25 % de la demande de spécialistes. La situation fragile actuelle et les contraintes imposées peuvent aussi encourager les jeunes diplômés à aller pratiquer en dehors du Québec. Un danger bien réel pour notre système de santé. «Les jeunes d'aujourd'hui sont mobiles, ils se déplacent facilement et sont toujours prêts à relever de nouveaux défis. Pour les retenir ici, il faut être en mesure de leur proposer les mêmes conditions qu'ailleurs», dit Louis Morazain.

Pour sa part, le ministre Couil-lard dit avoir besoin d'un autre mandat pour réaliser ses promesses d'éliminer les délais d'attente. Reste à voir si les spécialistes seront aussi patients.

Collaborateur du Devoir