Le diabète en Afrique: une bombe à retardement

Le diabète est autant associé à la surnutrition qu’à la malnutrition. En Afrique, les personnes qui ne mangent pas suffisamment peuvent être atteintes d’un troisième type de diabète, qui découle d’une carence en protéines et en calories.
Photo: Agence Reuters Le diabète est autant associé à la surnutrition qu’à la malnutrition. En Afrique, les personnes qui ne mangent pas suffisamment peuvent être atteintes d’un troisième type de diabète, qui découle d’une carence en protéines et en calories.

Encore considéré comme une maladie de «riches», le diabète demeure le grand «oublié» de l'Afrique. Pourtant, avec une augmentation prévue de 111 % des cas en 2025 contre 64 % en Amérique du Nord et 23 % en Europe, cette maladie incurable est une véritable plaie qui gangrène le continent noir.

Bamako — «Le diabète tue autant que le sida dans le monde à l'heure actuelle, affirme Stéphane Besançon, nutritionniste et directeur de programme à l'ONG française Santé diabète Mali. On dit qu'il y a eu près de quatre millions de morts du sida l'année dernière et ce serait le même nombre pour le diabète», dit-il en précisant que ce sont les chiffres avancés par la Fédération internationale du diabète.

Assis au comptoir d'un petit bistro animé de Bamako, M. Besançon ne mâche pas ses mots pour décrire la situation en Afrique. «C'est une véritable hécatombe», note-t-il en déplorant le peu d'intérêt suscité par cette maladie au Sud, trop souvent reléguée au bas de la liste des priorités, loin derrière le sida et le paludisme. «Les gouvernements orientent leurs politiques et développent leurs projets là où les bailleurs de fonds mettent l'argent, c'est-à-dire pour les maladies infectieuses. Pour eux, les autres maladies sont anecdotiques», poursuit le jeune spécialiste de 27 ans.

Passant de 80 millions de personnes atteintes à près de 230 millions d'ici 2025, l'épidémie de diabète promet d'exploser dans les pays en développement, qui compteront alors 76 % des diabétiques dans le monde. La plupart des pays d'Afrique n'échapperont pas à cette tendance et verront doubler le nombre de personnes atteintes. Au Mali, par exemple, le diabète représente la deuxième cause d'hospitalisation et dans tout le pays, il n'y a que deux médecins spécialisés, un diabétologue et un endocrinologue... pour 12 millions d'habitants.

«Il y a de sérieux problèmes de dépistage et un manque flagrant de ressources», estime M. Besançon. Si la plupart des enfants maliens meurent du diabète de type 1 — qui nécessite des injections quotidiennes d'insuline — avant d'avoir été dépistés, les plus chanceux commencent le traitement, mais abandonnent en cours de route en raison des coûts élevés de l'ampoule d'insuline (environ 15 $ par mois pour un salaire mensuel moyen d'à peine 70 $). Selon une étude menée par la Fédération internationale du diabète, seulement 11 % des diabétiques ont accès à de l'insuline et des seringues en Afrique.

Un sombre bilan qui, pour plusieurs, demeure difficile à avaler pour un continent où 315 millions d'habitants (une personne sur deux en Afrique subsaharienne) vivent avec moins d'un dollar par jour et où les catastrophes naturelles telles les sécheresses rendent les famines récurrentes.

Selon le Dr Jean-Marie Ékoé, endocrinologue au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), le diabète, souvent causé par un taux de sucre trop élevé dans le sang, n'est désormais plus uniquement lié à la suralimentation et à l'obésité qui sévissent dans les pays riches. «C'est une maladie qui est autant associée à la surnutrition qu'à la malnutrition. Les personnes qui ne mangent pas suffisamment peuvent aussi être atteintes d'un troisième type de diabète, qui découle d'une carence en protéines et en calories», indique le coauteur d'un ouvrage de référence publié en 2002 intitulé L'Épidémiologie du diabète sucré: une perspective internationale. «Qu'on soit riche ou pauvre, c'est tout le continent qui est désormais visé.»

Pour le spécialiste, la progression du diabète dans les pays d'Afrique est aussi la conséquence directe de l'apparition massive du surpoids et de l'obésité liée à la conjoncture économique. «Certains pays en voie de développement, notamment dans la ceinture tropicale, connaissent un boum économique qui donne à la population les moyens de consommer davantage», soutient le Dr Ékoé. Si les pays occidentaux, eux, ont déjà atteint le stade de la surconsommation, c'est maintenant au tour de l'Afrique, croit-il.

Stéphane Besançon explique plutôt l'augmentation de la prévalence par l'urbanisation. «C'est comme partout ailleurs, les paysans qui allaient au champ vont maintenant au bureau. Et ils se sédentarisent... Les gens n'ont pas cette vision de l'Afrique qui s'urbanise, mais c'est une réalité. À Bamako, 50 % des jeunes vivent quasiment comme à Paris, ils sortent au resto ou en boîte», dit-il en pointant discrètement du doigt trois piétonnes bien «enrobées» qui ne passent pas inaperçues, drapées dans leurs pagnes multicolores. Selon lui, si l'apparition des sucreries et des sodas dans l'alimentation des Africains n'est pas non plus étrangère au problème de l'obésité, la façon traditionnelle de s'alimenter au quotidien semble tout aussi dévastatrice pour la santé.

«Prenez une journée type d'une femme malienne au train de vie moyen. Elle prend sa bouillie le matin et vers 9h en arrivant au boulot, elle mange du pain et des oeufs souvent baignés dans l'huile. Vers 11h c'est les brochettes et les frites, le midi c'est le plat de riz, au petit soir ce sont les beignets et les frites de patates douces ou encore du riz, et avant de se coucher c'est encore la bouillie. Et toute la journée elle a croqué des arachides», fait remarquer M. Besançon.

Pour expliquer l'augmentation de la prévalence du diabète lié à l'obésité, le chercheur James V. Neel avait même évoqué en 1962 l'existence d'une prédisposition génétique chez les habitants du continent africain. La théorie dite «du gène économe» (traduction de thrifty genotype) visait à démontrer que les habitants de certaines régions du Sud, généralement des pays du Tiers-Monde où se succèdent des périodes d'abondance et de famine, ont développé un génome leur permettant d'emmagasiner de l'énergie dans le but de combler les carences durant les périodes de disette.

Enfin, une panoplie de facteurs socio-culturels sont attribués à l'obésité. «La corpulence est synonyme d'opulence dans plusieurs pays d'Afrique. Au Mali, une femme bien en chair est une femme bien mariée avec un certain statut social. À un point tel que si une femme perd beaucoup de poids, on dira qu'elle a été abandonnée par son mari, qu'elle a des problèmes financiers, ou on va soupçonner qu'elle a le sida. C'est très mal vu», explique M. Besançon. Dans certaines régions au nord, il existerait même des pratiques de gavage des jeunes filles avant leur mariage.

Devant l'absence de politiques adéquates et de plans d'action des gouvernements, le diabète en Afrique est une véritable bombe à retardement. Faire fi de ce fléau pourrait conduire à l'effondrement des systèmes de soins de santé déjà fragiles, croit Kaushik Ramayia, président de la Fédération internationale du diabète pour la région de l'Afrique. Du 3 au 7 décembre 2006, à Cape Town en Afrique du Sud, le 19e Congrès mondial sur le diabète, organisé par la Fédération internationale du diabète, se penchera sur le sujet, avec un volet spécial sur le diabète en Afrique. Stéphane Besançon y sera.

Selon le directeur de l'ONG malienne, qui a fait de la lutte contre le diabète son cheval de bataille, il faut se battre avec les mêmes armes qu'en Occident. À coups de promotion de l'activité physique et de sensibilisation des populations, mais aussi des gens au pouvoir. «Certains pays n'ont aucun chiffre sur la maladie à présenter aux bailleurs de fonds. C'est carrément tout un système qu'il faut mettre en place.»

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Ce reportage a été réalisé grâce à l'obtention d'une Bourse grands reportages Air France-Fédération professionnelle des journalistes du Québec.