Sourds et fiers de l'être

Le cinéaste français NIcolas Philibert (Être et avoir) a réalisé en 1992 un documentaire intitulé Le Pays des sourds.
Photo: Le cinéaste français NIcolas Philibert (Être et avoir) a réalisé en 1992 un documentaire intitulé Le Pays des sourds.

Après la fierté gaie, la fierté sourde. De plus en plus, les sourds ne se définissent plus en fonction d'un handicap, mais d'une richesse, soit la langue des signes et la culture qui l'entoure. Ils insistent même pour qu'on parle des Sourds, avec un S majuscule, symbole de leur appartenance à une communauté distincte.

Lucy Ross, une Torontoise de 40 ans, était à Québec ce mois-ci pour le 7e Congrès canadien des Sourds. Scolarisée selon la méthode oraliste, Mme Ross a appris à articuler des sons et à lire sur les lèvres. «Comme sourde oraliste, je me sentais handicapée», confie-t-elle, par l'intermédiaire d'un interprète gestuel. «Aujourd'hui, je suis fière de pouvoir communiquer avec mes mains. C'est ma langue.»

«Apprendre à parler quand on est un sourd profond, ça demande énormément d'efforts, d'exercices, de pratique. Certains y parviennent très bien, mais décident néanmoins un jour de ne plus parler, pour être reconnus pour ce qu'ils sont», explique Marguerite Blais, qui vient de publier son deuxième ouvrage sur les Sourds. La majuscule à Sourds n'est pas une erreur. Fiers de leur langue et de leur culture, les Sourds estiment faire partie d'une communauté distincte. Au même titre que les Premières nations, par exemple.

La fierté des Sourds se fonde sur des bases historiques méconnues des entendants. En 1880, lors d'un congrès international à Milan, une forte majorité d'entendants vota une résolution bannissant l'enseignement de la langue des signes dans tous les pays. L'interdit dura presque un siècle, pendant lequel on forma des générations de Sourds oralistes. Malgré tout, les Sourds continuèrent d'utiliser les signes entre eux, en cachette parfois.

En 1960, un linguiste, William Stockoe, annonça à la communauté scientifique que la langue des signes américaine était bel et bien une langue naturelle, dotée d'une structure et d'une grammaire. D'abord jugée farfelue, l'idée finit par s'imposer. Les sourds revendiquèrent alors le droit de s'exprimer sans restriction dans leur propre langue.

Mais l'événement le plus marquant de l'histoire récente des Sourds a été la révolte, en 1988, des étudiants de Gallaudet, seul établissement universitaire pour Sourds aux États-Unis. Pendant une semaine, les étudiants contestèrent la nomination d'un entendant à la tête de l'université, compte tenu de l'existence d'une candidate sourde qualifiée. Ils eurent gain de cause. L'épisode galvanisa la fierté des Sourds, qui virent l'occasion d'en finir avec le paternalisme des entendants.

On assista dès lors à un profond clivage entre «vrais» et «faux» Sourds. «Ce n'est pas une question d'audition ou de physiologie, mais d'appartenance linguistique et culturelle», souligne Mme Blais. Contrairement aux «faux» Sourds, oralistes intégrés, les «vrais» Sourds s'enorgueillissent d'utiliser la langue étendard de leur culture: la langue des signes.

Vie communautaire intense

Julie Laroche, 30 ans, est présidente de la Société culturelle québécoise des Sourds. Dans le monde des entendants, elle a l'impression de faire partie d'une minorité ethnique. «Je dois m'assimiler, c'est-à-dire apprendre le français, pour fonctionner. Dans la communauté sourde, nous possédons tous la même langue et je me sens comme une membre à part entière. J'enseigne, je participe à toutes sortes d'activités, je fais du bénévolat», remarque-t-elle.

La culture sourde est effectivement marquée par une vie communautaire très intense. «La plupart des Sourds ont besoin de socialiser entre eux, car ils manquent de communication ou de contacts tout le temps où ils côtoient seulement des personnes entendantes qui ne "signent" pas, au travail par exemple», affirme Mme Laroche. Ils saisissent donc toutes les occasions: cabane à sucre, épluchette, Noël, les divers anniversaires des associations locales.

Autre trait culturel distinctif, les Sourds «ne tournent pas autour du pot», observe Mme Blais. «Les tabous sont différents d'un groupe culturel à l'autre», souligne Mme Lachance. «Ainsi, certains sujets concernant l'argent ou la sexualité ne relèvent pas du domaine privé pour les Sourds. Par exemple, une personne sourde n'hésitera pas à vous demander votre salaire et le prix que vous avez payé votre maison, même si elle vous connaît très peu», note-t-elle.

La culture sourde se manifeste sur bien d'autres plans encore, tels que l'écriture, le théâtre, l'humour et les arts. «Le seul domaine où le sourd n'est pas très habile est celui de la musique, et là encore, il rêve parfois de s'exprimer par le chant. Il s'exprime d'ailleurs très bien par le biais des percussions, des tam-tam et de la danse», précise Mme Blais.

Soucieux de préserver leur culture, la communauté s'inquiète pour son avenir. Déjà, la politique québécoise d'intégration des jeunes Sourds dans les écoles d'entendants, en vigueur depuis 1977, mène à une certaine dispersion de la communauté. C'est sans parler des implants cochléaires, une percée récente de la médecine qui permet de corriger partiellement la surdité. Pour l'instant, ceux-ci ne font pas de miracle, mais la technologie s'améliore de jour en jour.

«Au lieu de reconnaître l'altérité et la différence, on a toujours voulu réparer ce qu'on considérait être brisé», souligne Mme Blais, sans prendre position pour ou contre les implants. «L'essentiel, c'est que les parents entendants permettent à leurs enfants sourds d'apprendre la langue des signes, car tôt ou tard, ces derniers voudront entrer en contact avec leurs pairs.»

La culture sourde québécoise est-elle en danger? «On annonce la disparition de la communauté sourde depuis plus de 100 ans», soutient Mme Lachance.

«Elle a déjà traversé de pires épreuves. On a proscrit les signes, infligé des punitions corporelles aux enfants qui dérogeaient, même fait des lois pour interdire les associations sourdes. La culture sourde a maintes fois prouvé sa résilience.»

On peut établir un parallèle frappant avec la langue française au Québec. «Les Sourds ne tiennent pas moins à leur langue que nous à la nôtre. C'est une question de culture, d'identité», conclut Mme Blais.