Le goût du gras

Au-delà de la fiscalité, le Canada semble faire face désormais à un tout autre déséquilibre. Alimentaire celui-ci. Selon une récente enquête de Statistique Canada, les Canadiens s'illustrent en effet de plus en plus par la piètre qualité de leur régime alimentaire. Un régime où gras, boissons gazeuses, repas-minutes et collations sucrées entre les repas occupent une place importante, contrairement aux fruits et légumes qui eux se consomment avec timidité. Et ce, partout au pays, y compris au Québec, indique l'agence fédérale.

À en croire ce premier profil des habitudes alimentaires de la population dressé depuis 30 ans, les Canadiens ont visiblement un penchant pour les aliments que les diététistes aiment conspuer. Ainsi, en 2004, d'un océan à l'autre, près d'un quart des calories quotidiennes nécessaires au bon fonctionnement de leur organisme provenaient en effet des boissons gazeuses, des boissons à saveur de fruits (à ne pas confondre avec les jus de fruits naturels), des barres de chocolat ou encore des croustilles, révèle l'enquête de Statistique Canada, dont les résultats ont été rendu publics hier.

Ces produits, entrant dans la catégorie «Autres aliments» de l'actuel Guide alimentaire canadien — une nouvelle version attendue cet automne est en cours d'écriture —, sont, selon les autorités sanitaires, à «consommer avec modération». Une recommandation qui «est loin d'être entendue par la population au regard de ces données», a commenté hier en entrevue au Devoir Didier Garriguet, l'auteur de ce rapport intitulé Vue d'ensemble des habitudes alimentaires des Canadiens.

Le document s'inscrit dans le volet nutrition de l'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes menée par les spécialistes canadiens du chiffre depuis quelques années. Les dernières mesures des habitudes alimentaires au pays remontent à 1972.

Le goût du gras

Le goût prononcé des consommateurs pour ces aliments, plus divertissants que nutritifs, amène un autre constat. En 2004, près d'un quart de la population est allée chercher plus de 35 % des calories nécessaires au bon déroulement de leur journée dans... les matières grasses. Et ce, même si cet apport énergétique devrait normalement se situer entre 20 et 35 %, selon les gardiens de la santé publique. Dépassé cette limite, les risques de maladies cardiovasculaires, entre autres, peuvent en effet augmenter, indique Statistique Canada.

Cette surconsommation de lipides (l'ensemble des corps gras) touche particulièrement les adultes âgés de 31 à 50 ans, dont le tiers «consomme plus que la limite recommandée» de matières grasses quotidiennement. Dans ce registre, les enfants et adolescents du Québec se démarquent d'ailleurs: 22 % des 4 à 18 ans marchent en effet sur les traces des surconsommateurs canadiens de gras, alors que la moyenne nationale en la matière pour cette tranche d'âge est de... 11 %.

La majorité des lipides consommés provenait principalement des pizzas, sandwichs, sous-marins, hamburgers ou hot-dog, mais aussi des produits de pâtisserie, du lait, des plats préparés à base de poulet, des vinaigrettes, des fromages et des frites, indiquent les résultats de l'enquête, laquelle repose sur des entrevues effectuées auprès de 35 000 personnes au pays. Le contenu exact de leurs assiettes dans les 24 heures qui ont précédé la rencontre a ainsi été compilé par les fonctionnaires fédéraux.

Le prix de la modernité

«Ce portrait n'est pas étonnant», a commenté hier Hélène Jacques, professeure en nutrition à l'Université Laval, jointe par téléphone par Le Devoir. «Les habitudes alimentaires ont évolué depuis le début des années 90. Il y a un virage restauration rapide et plats préparés qui a été pris. Et avec ce virage, il y a un prix à payer.»

Signe des temps, selon l'analyse effectuée par Statistique Canada, la nourriture consommée entre les repas — une habitude à proscrire selon les mères, grands-mères et même certains gourous des régimes — semble très bien intégrée au régime alimentaire des Canadiens. À preuve, en 2004, l'apport énergétique provenant de ces collations a représenté près du quart des calories avalées quotidiennement au pays par les 19 ans et plus. C'est plus que la contribution du déjeuner/brunch (18 % en moyenne) et presque autant que celle du dîner (23,8 %), peut-on lire dans ce document d'une cinquantaine de pages.

Le mâle adolescent (14-18 ans) est particulièrement touché par cette culture de la bouffe sur le pouce. Environ 30 % de l'énergie qu'il consomme chaque jour provient de ce prêt-à-manger pour emporter, contre 22,5 % pour la gent masculine ayant dépassé la trentaine.

Collectivement, le Québec s'en sort plutôt bien en la matière comparativement aux autres provinces: le sac de croustilles de l'après-midi, la barre de chocolat ou le muffin déjeuner, pour ne citer qu'eux, mangés entre les repas, ne représentent en effet que 19,5 % de l'apport calorique quotidien, soit le niveau le plus bas au pays.

Autre différence: l'attrait pour la restauration rapide semble moins important ici que dans les autres provinces, indique l'enquête fédérale. Des chiffres? En 2004, 18 % des Québécois âgés de 19 ans et plus se sont en effet frottés aux aliments qui en découlent, contre 29 % en Ontario et 25 % à l'échelle canadienne. Par ailleurs, la province se distingue aussi avec 53,5 % des répondants de la province qui affirment manger des plats préparés à la maison, soit près de deux points de plus que la moyenne nationale.

«C'est vrai, nous mangeons moins entre les repas et nous fréquentons moins les chaînes de restauration rapide, dit Mme Jacques. Les habitudes alimentaires sont culturellement différentes ici. Mais même si l'on fait meilleure figure, il y a encore beaucoup de travail pour ramener un peu plus d'équilibre dans les habitudes alimentaires des Québécois.»

Des habitudes à revoir

Les 4-18 ans devraient d'ailleurs bientôt en entendre parler. C'est qu'avec une consommation de fruits et légumes évaluée à 4,96 portions, selon les données de Statistique Canada, ils mériteraient, croit la diététiste, de faire un effort supplémentaire pour atteindre les 5 à 10 portions recommandées actuellement par le Guide alimentaire canadien.

«C'est sans doute le message qu'il faut envoyer aujourd'hui, dit-elle. Arrêter de manger entre les repas, faire attention de bien déjeuner mais aussi accroître sa consommation de fruits et légumes. On pourrait aussi encourager les gens à réduire leur consommation de plats préparés, de biscuits, de craquelins ou encore de pâtisseries pour s'éloigner des aliments à densité énergétique élevée, qui eux éloignent des produits à densité énergétique faible, comme les fruits et les légumes.»

À la grandeur du pays, le rapport entretenu par les consommateurs avec ce type d'aliments est là aussi encore bien timide. «La majorité des Canadiens consomment moins de cinq portions de fruits et légumes par jour, résume Didier Garriguet. On note aussi que 70 % des enfants de quatre à huit ans ne mangent pas les quantités quotidiennes qu'ils devraient.»

Ceci expliquant cela, le nombre de calories quotidiennement ingurgitées au pays semble se maintenir à des niveaux encore très élevés, indique l'enquête fédérale. Selon les groupes d'âge et le sexe, cette consommation moyenne d'énergie varie de 1544 calories pour les femmes de 65 ans et plus à 2806 calories pour les hommes de 12 à 19 ans. C'est souvent proche des limites recommandées et parfois bien plus qu'il n'en faut, devant la sédentarité ambiante, pour éviter de prendre du poids, souligne Mme Jacques. «On a un surplus calorique, c'est sûr. Un tiers de la population souffre d'obésité et d'embonpoint», dit-elle.

Ce tableau des habitudes alimentaires au pays, «l'un des plus précis pour le moment», explique Didier Garriguet, devrait sans doute leur venir en aide. «Avec ce profil, nous présentons objectivement les habitudes et les déficiences alimentaires. On espère après que les responsables en santé publique s'inspireront de ces données pour faire des recommandations», conclut-il.