Huiles essentielles: des risques sous-estimés

Les agrumes sont souvent utilisés dans la fabrication d’huiles essentielles.
Photo: Les agrumes sont souvent utilisés dans la fabrication d’huiles essentielles.

La réglementation entourant le commerce des huiles essentielles au Canada, pour des usages thérapeutiques ou ménagers, mériterait d'être resserrée. Et ce, afin de protéger davantage les consommateurs devant les risques que font parfois peser ces produits naturels sur la santé humaine, estime André Pichette, sommité québécoise en matière d'essences végétales.

Ces risques ne sont pas toujours connus des commerçants, révèle par ailleurs une visite de pharmacies et de magasins d'aliments naturels effectuée dans les derniers jours par Le Devoir. Responsable du Laboratoire d'analyse et de séparation des essences végétales (LASEVE) rattaché à l'Université du Québec à Chicoutimi, M. Pichette est catégorique. «Nous avons beaucoup de choses à faire du côté de la réglementation, dit-il. Aujourd'hui, les gens peuvent vendre n'importe quelles huiles essentielles. Et ce n'est pas toujours désirable. On pourrait avoir des surprises si on faisait des études de toxicité sérieuses.»

Obtenues par distillation, à la vapeur d'eau, de fleurs, d'écorces, de graines, de feuilles ou de racines, ces huiles essentielles sont tirées des composants aromatiques volatils que l'on trouve dans les plantes. Elles ont été popularisées dans les dernières années par l'engouement pour l'aromathérapie — l'utilisation d'huile essentielle à des fins médicales. L'usage de ces huiles, dans des diffuseurs, afin de parfumer les maisons est aussi répandu.

Huiles essentielles de lavande, d'eucalyptus, de basilic, de romarin, de sarriette, de pin, de tangerine, de citron — pour ne citer qu'eux —, ces produits se multiplient, en vente libre, sur les étagères des magasins d'alimentation naturelle, des pharmacies de même que dans les sections «santé» de certaines épiceries ou encore dans les magasins de décoration. Odorantes, on leur prête aussi des vertus relaxantes, antiseptiques, analgésiques ou décongestionnantes. «Il n'y a toutefois que peu ou pas de confirmations de ces effets par la voie des recherches cliniques, peut-on lire sur le site Internet Passeport Santé qui passe au crible avec un regard critique un grand nombre de thérapies modernes. La plupart des études ont été faites en laboratoire ou sur des animaux.»

Naturel mais pas inoffensif

Même si ces huiles sont issues de plantes, souvent comestibles, elles sont loin d'être inoffensives et devraient être «prises avec des pincettes», estime le chimiste Ariel Fenster, de l'Université McGill à Montréal. «Comme pour tous les produits naturels, ce n'est pas parce que c'est naturel que c'est forcément bon pour la santé».

C'est qu'en étant hautement concentrés — il faut en effet 2000 livres de pétales de rose pour obtenir 1 livre d'huile essentielle de rose —, ces produits vendus en format de 5, 10 ou 15 ml, concentrent également dans leurs minuscules flacons une multitude de composés chimiques qui, eux, ne sont pas toujours à mettre entre toutes les mains.

Ainsi, une fois transformé en huile essentielle, le romarin par exemple, tout comme la sarriette, sans danger dans une recette de boeuf, peuvent devenir en effet de puissants neurotoxiques. La cause? Une forte concentration de carvacrol, un composé chimique qui peut s'attaquer au système nerveux. Même chose pour le cèdre qui concentre alors de grandes quantités de thujone, une substance également toxique à forte dose. La thujone est d'ailleurs tristement célèbre pour avoir engendré un grand nombre de décès au XIXe siècle en raison de sa présence dans l'absinthe, la boisson à base de plante aujourd'hui interdite.

Au-delà de leur toxicité potentielle, les huiles essentielles peuvent aussi «provoquer des irritations», indique M. Fenster. La cannelle avec la capcènine qui apparaît dans l'huile essentielle une fois distillée en fait partie. Le basilic tropical, censé aider à soigner les insomnies ou les problèmes de digestion, devient lui aussi caustique lorsqu'il est appliqué directement sur la peau en raison du chavicol que son essence peut contenir. Plusieurs autres huiles pourraient être logées à la même enseigne. Mais il est difficile de le savoir. «Il y a un grand vide dans la recherche sur ces produits, indique André Pichette. L'évaluation de l'activité et de la toxicité de ces huiles n'est pas toujours faite sur les huiles que l'on retrouve en vente.»

Un étiquetage à repenser

Même si les effets secondaires de ces produits naturels commencent pour certains à être connus, le consommateur n'est pas toujours en mesure de bien en être informé en raison d'une autre carence liée cette fois à l'étiquetage des huiles essentielles.

Explications: le chémotype, la carte d'identité chimique d'une huile essentielle, peut varier considérablement en fonction de l'espèce de basilic, de thym ou d'eucalyptus choisie, de la partie de la plante distillée (feuilles, fleurs, racines...), mais aussi de l'endroit où elle a grandi. Les composés chimiques d'une huile de sapin baumier peuvent par exemple ne pas être les mêmes si l'arbre vient des Laurentides ou de la Gaspésie.

Devant cette complexité toute naturelle, avant de s'exposer à une huile, il est donc préférable de connaître son origine, le nom usuel de la plante dont elle est dérivée, son nom latin et surtout l'ensemble de composés chimiques qu'elle contient et que seule une analyse en laboratoire permet de déterminer clairement, résume M. Pichette. Ce qui n'est pas toujours le cas.

Une visite, en compagnie du chimiste Ariel Fenster, de plusieurs magasins d'aliments naturels, mais aussi de pharmacies, a d'ailleurs suffi la semaine dernière pour s'en convaincre. Au rayon des huiles essentielles d'un Jean Coutu, avenue du Mont-Royal à Montréal, les flacons s'alignent avec comme information le nom usuel de la plante accompagné d'un «100 % naturel». Sans plus. Il a par ailleurs été impossible d'en connaître davantage, le pharmacien reconnaissant très vite son «ignorance» sur le sujet, a préféré s'en remettre à un «naturopathe qui sera ici mercredi», a-t-il indiqué.

À quelques rues de là, un magasin spécialisé dans les thérapies par les plantes, les huiles s'y font plus loquaces. Certaines présentent en effet l'ensemble des informations requises pour se «soigner» ou parfumer sa maison en toute connaissance de cause. Avec en prime, parfois, des mises en garde adressées aux femmes enceintes pour qu'elles évitent de s'y exposer et aux parents pour qu'ils tiennent ce produit loin des enfants. Plusieurs vendeurs ont toutefois minimisé les risques potentiels associés à ces huiles essentielles, affirmant par exemple que l'usage de trois ou quatre huiles, quelles qu'elles soient, en même temps «n'était pas problématique».

«Ce n'est pas si facile, indique M. Pichette, avec les huiles essentielles, on peut avoir des synergies intéressantes, oui. Mais l'inverse est vrai aussi. On ne peut toutefois pas en vouloir à ces commerçants qui travaillent avec le peu d'information dont on dispose sur ces produits.»

Trou noir dans la réglementation

Du côté de Santé Canada, le ministère chargé d'encadrer le commerce des huiles essentielles comme de tous les «produits de santé naturels», on reconnaît que ces essences en vogue ne jouissent pas d'un statut particulier sur le plan réglementaire. Conséquence: l'organisme «ne possède pas de liste type d'effets indésirables liés à leur utilisation», indique Nathalie Lalonde, une porte-parole. Pour autoriser la commercialisation de ces huiles, Santé Canada admet aussi autant les essais cliniques (très rares en la matière) que les «expériences antérieures de mise en marché».

«Santé Canada considère que ce ne sont pas des médicaments, dit M. Pichette, et, de ce fait, la réglementation est assouplie. À tort. Il ne faut pas demander des tests aussi rigoureux que pour un antidépresseur. Mais il y a un minimum à faire que l'on ne fait pas.»

Ironiquement, à ce jour, le gouvernement fédéral est intervenu dans le domaine des huiles essentielles une seule fois afin d'interdire la vente d'huile de sassafras, une plante aromatique proche du laurier. Motif: la présence en grande concentration de safrole, un composé chimique qui peut entrer dans la fabrication... d'ecstasy. «Possiblement cancérigène», fait remarquer M. Fenster, ce safrole peut toutefois continuer de se propager dans les huiles essentielles de muscade, de macis ou de feuilles de cannelier — utilisés dans les mélanges d'épices ou les viandes transformées — dont la vente n'a pas été suspendue en raison «du faible risque de détournement vers [des] laboratoires clandestins», peut-on lire dans l'édition de juin 2005 de la Gazette du Canada.