La liberté et l’égalité indissociables de l’éducation

Le combat de Condorcet contre des savoirs obscurantistes visait à la fois la liberté des personnes et le droit pour tous d’accéder à ces libertés.
Illustration: Tiffet Le combat de Condorcet contre des savoirs obscurantistes visait à la fois la liberté des personnes et le droit pour tous d’accéder à ces libertés.

Deux fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Deux événements récents devraient nous inciter à relire l’un des plus prestigieux représentants du siècle des Lumières, Nicolas de Condorcet : le décès de la reine Élisabeth II du Royaume-Uni, forçant l’allégeance à un nouveau roi, et les controverses sur le mode de scrutin utilisé lors de la dernière élection au Québec.

Mathématicien, philosophe et acteur politique durant une période clé de l’histoire — la Révolution française —, Condorcet (1743-1794) a été projeté dans une situation nouvelle. Pour la première fois, le destin d’un peuple n’était plus lié à celui d’un roi ou d’une reine. À leur décès, la population ne devait plus accepter passivement que leur fils ou leur fille accède au pouvoir, comme on nous le demande encore aujourd’hui au Québec pour le roi Charles III.

Ce texte est publié via notre section Perpectives.

L’avènement de la République demandait pour Condorcet deux innovations sociales : la mise en place d’un mode de scrutin démocratique qui permet d’élire la personne ou le groupe le plus compétent et le développement d’une instruction publique qui permet au peuple d’être libre de choisir, de façon éclairée.

Le paradoxe

Condorcet se penche sur la question du mode de scrutin en tant que mathématicien. Auteur d’avancées scientifiques en arithmétique politique et en probabilité, il est élu à l’Académie des sciences dès l’âge de 26 ans. Le « paradoxe de Condorcet » est encore étudié de nos jours. Il démontre, entre autres choses, que la démocratie n’est pas obligatoirement respectée en se basant seulement sur le plus grand nombre de votes attribués à une personne. Pour assurer un résultat démocratique, il faut utiliser des procédures sophistiquées quant au mode de scrutin employé.

Les résultats de la dernière élection au Québec ont généré des controverses. Le mode de scrutin uninominal à un tour a été particulièrement critiqué. Le non-respect de l’engagement sur la réforme du mode de scrutin, signée en mai 2018 par la Coalition avenir Québec, le Parti québécois, Québec solidaire et le Parti vert du Québec, aussi. Si la CAQ a reçu 40,9 % de bulletins de vote valides à cette dernière élection, elle a récolté 90 sièges de députés sur 125. De plus, si on considère le nombre total d’électrices et d’électeurs inscrits, soit, d’après Élections Québec, 6 302 789 personnes au total, la CAQ n’a reçu que 26,7 % des bulletins potentiels, récoltant cependant 72 % des sièges.

Une certaine version du paradoxe de Condorcet est donc démontrée par cette élection, où 40,9 % des votes, ou même aussi peu que 26,7 %, se sont transformés, pour différentes raisons, en 72 % des sièges.

Un intellectuel en politique

Condorcet propose une seconde innovation sociale pour la conduite d’une République démocratique, soit l’instruction publique. Ici, c’est le philosophe du siècle des Lumières qui s’exprime. Si Condorcet fut le dernier des encyclopédistes, il fut aussi membre du conseil municipal de Paris et député de Paris à l’Assemblée nationale législative. Il savait alors que cette instruction ne devait pas seulement être introduite par des philosophes et des savants, comme à l’époque de Voltaire et de d’Alembert. Elle devait aussi être organisée par l’État. Élisabeth et Robert Badinter, dans leur magistrale biographie de Condorcet, ont eu raison de le présenter comme « un intellectuel en politique ».

Dans ses Cinq mémoires sur l’instruction publique, Condorcet insiste pour que l’instruction au primaire permette à tous et à toutes d’acquérir des savoirs élémentaires. À son époque, seuls les aristocrates, le clergé ou les riches marchands ont le loisir et les moyens de s’éduquer, et les femmes sont exclues. Par souci d’égalité, Condorcet propose que l’instruction soit publique et gratuite, et offerte de la même manière à toutes les classes sociales, sans considération de rang, de genre ou de race. Pour lui, les savoirs élémentaires incluent la lecture, l’écriture, le calcul, mais aussi des notions de base pour mesurer un terrain, comprendre les différentes productions d’un pays ou reconnaître les premiers sentiments moraux. Par exemple, la compréhension des calculs présentés ci-dessus et leur proportion discutable, faisant en sorte que 26,7 % des votes des inscrits se transforment en 72 % des sièges de députés, demandent une maîtrise minimale de la lecture et des mathématiques, et du jugement.

Aussi, pour Condorcet, l’instruction publique au primaire doit rester ouverte à des savoirs plus élaborés dans les écoles secondaires, les lycées et les universités. Il recommande par exemple que les écoles soient dotées d’une bibliothèque, d’un jardin potager et d’un laboratoire. Pour lui, ces aménagements permettent aux élèves d’effectuer des recherches, de s’habituer à des processus naturels, chimiques et biologiques, ainsi que d’utiliser certains instruments scientifiques. De plus, en sciences sociales, l’étude de différents régimes politiques met en lumière le fait que, sous une monarchie, un peuple ne peut qu’accepter qu’un nouveau monarque règne, même s’il est incompétent, alors que dans une république, ce même peuple peut décider par lui-même qui doit diriger la nation.

On le voit, la mission première de l’éducation n’est pas pour Condorcet de former des personnes afin qu’elles trouvent un emploi, comme c’est souvent le cas aujourd’hui. Elle est d’assurer leur liberté, en faisant en sorte qu’elles puissent réfléchir par elles-mêmes, qu’elles connaissent et puissent défendre leurs droits, en plus de devenir des citoyens et des citoyennes responsables. Comme il l’écrit : « On enseigne dans les écoles primaires ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même et jouir de la plénitude de ses droits. »

Les savoirs obscurantistes

Pour Condorcet, le savoir se doit donc d’être libérateur. Mais il considère que certains types de savoir peuvent devenir oppresseurs. Il les appelle des « savoirs obscurantistes » et il en combat trois.

En premier lieu, il s’oppose à l’instruction de la religion dans les écoles. Pour lui, l’école publique doit s’en tenir à l’argumentation raisonnée, et l’État républicain ne peut cautionner une religion, devant laisser la liberté de choix aux personnes en matière de croyance ou de non-croyance religieuse. Cette conception est admise aujourd’hui dans de nombreux pays, mais elle est refusée dans d’autres.

En second lieu, il s’oppose à l’utilisation abusive des émotions en éducation. S’il admet que les émotions ont leur part dans l’évaluation des préférences, elles ne peuvent, pour Condorcet, devenir le moteur essentiel de l’éducation, au détriment du raisonnement et de l’argumentation. Dans notre monde actuel, où le recours à la séduction et à la peur est parfois prépondérant en marketing et en politique, cette conception de Condorcet est particulièrement importante.

Enfin, il s’oppose à « l’empirisme vulgaire », qui réduit le savoir à de simples recettes pour assouvir un désir individuel à court terme. Ce type de savoir s’oppose à la pensée scientifique, qui prend en considération des données probantes et des points de vue multiples afin d’éclairer les décisions. Pour Condorcet, l’être ignorant a tendance à ne connaître que son droit individuel et ses désirs immédiats. Dans notre monde où l’économisme prime et où la pensée libertarienne fait de nombreux adeptes, cette conception de Condorcet semble tout à fait fondamentale.

Le combat de Condorcet contre ces savoirs obscurantistes visait à la fois la liberté des personnes et le droit pour tous d’accéder à ces libertés. Comme il l’a écrit : « Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une raison étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités : le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes, celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des maîtres et celle des esclaves. »

Nos écoles aujourd’hui

Il fallut attendre 1882 et Jules Ferry pour que ces idées contribuent à l’essor de l’école publique, laïque et gratuite, dans de nombreux pays. Mais cet essor reste fort inégal. Par exemple, des rapports ont récemment démontré que le système d’éducation au Québec est le plus inégalitaire au Canada. Afin de survivre, les écoles entrent en concurrence entre elles, accentuant un système à trois vitesses : les écoles privées, subventionnées par l’État, les écoles publiques avec programmes particuliers et les écoles publiques avec classes ordinaires. Cette situation accroît les coûts pour les familles ainsi que la ségrégation des élèves entre résultats scolaires et catégories socioprofessionnelles. La privatisation et la marchandisation de l’éducation s’accentuent de plus à un moment où les conditions de travail et les rémunérations dans le système sont inadéquates, où une majorité d’établissements requiert des investissements conséquents et où un nombre alarmant d’enseignants et d’enseignantes quittent la profession.

François Legault, en tant que premier ministre, a affirmé que sa priorité des priorités est l’éducation. « C’est là où tout commence », a-t-il affirmé. Cette affirmation aurait plu à Condorcet. Mais pour réellement devenir un « intellectuel en politique », il faudra non seulement investir massivement en éducation, mais aussi séparer la république de la monarchie et mettre en place un mode de scrutin démocratique pour les élections.

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