Yves Thériault et «Aaron», ou reconnaître l’Autre

Aaron illustre l’éternel conflit entre la tradition et la modernité, entre l’Ancien et le Nouveau Monde, et il montre une réalité complexe. Au-delà de la communauté juive, il raconte le drame d’une continuité brisée.
Photo: Illustration Tiffet

Aaron illustre l’éternel conflit entre la tradition et la modernité, entre l’Ancien et le Nouveau Monde, et il montre une réalité complexe. Au-delà de la communauté juive, il raconte le drame d’une continuité brisée.

Une fois par mois, sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des oeuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

Les récents débats autour de l’appropriation culturelle ou de l’interdiction de certains mots incitent à réfléchir sur la question de l’altérité. Or, n’est-ce pas l’essence même de la littérature que de s’intéresser à la différence, à l’Autre, à l’étranger ? Qu’en est-il aujourd’hui, pour un écrivain, s’il choisit d’explorer un monde différent de sa communauté d’appartenance ?

Les précédents sont pourtant nombreux. Pensons à Homère ou à Borges, qui ne se sont pas privés de mettre en récit des peuples et des personnages de l’étranger. Plus près de nous, pensons au poète montréalais A.M. Klein, qui, dans son recueil The Rocking Chair (1948), décrit son voisin canadien-français avec empathie et délicatesse. Pensons au plus récent roman de Monique Proulx, Enlève la nuit (Boréal, 2022), qui met en scène un jeune itinérant fuyant sa communauté hassidique pour vivre dans le « frais monde », comme il le dit dans la langue nouvelle qu’il doit se forger. Dans ce roman, Monique Proulx fait preuve d’une grande tendresse pour ses personnages et pour leurs aspirations à la liberté, désir qui n’ira pas sans difficulté.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Or, en 1954 déjà, notre lien à la communauté juive avait été interrogé dans le roman Aaron, de l’écrivain Yves Thériault (1915-1983). Thériault a produit, on le sait, une oeuvre abondante et diversifiée, composée de scénarios, de textes radiophoniques et théâtraux, de dramatiques, de romans, surtout. Elle a suscité l’intérêt de la critique et connu un franc succès. L’auteur a d’ailleurs été lauréat des prix du Gouverneur général et France-Québec pour un autre de ses romans, Ashini, qui a connu plusieurs rééditions. Thériault a aussi reçu le prix David pour l’ensemble de son oeuvre en 1979.

L’intérêt de Thériault pour d’autres cultures et d’autres minorités ne s’est jamais démenti, et il a traité celles-ci avec bienveillance et respect. Plusieurs textes d’Yves Thériault portent sur les Autochtones. Le roman Agaguk, dont l’action se passe en milieu inuit, qui a été traduit en plusieurs langues et a été lu par plusieurs générations de lecteurs, demeure jusqu’à ce jour son livre le plus connu.

Ce qui se dégage à la lecture, c’est une attention pour l’aventure humaine traitée de façon romanesque. Ainsi l’auteur dira-t-il : « Je n’ai pas voulu écrire autre chose qu’un roman du Grand Nord en écrivant Agaguk. Ceux qui ont voulu y voir un réquisitoire ou une analogie de la vie arctique se trompent tous », lit-on sur la quatrième de couverture de l’édition du Dernier Havre. Et voici qu’Aaron met en scène un drame dont l’action se déroule dans la communauté juive montréalaise.

Le vieillard et l’enfant

Aaron porte le nom de son personnage principal. Aaron est le petit-fils de Moishe, qui a traversé les vicissitudes de la guerre en Europe, les pogroms, la Shoah, l’exil vers les États-Unis (San Francisco), avant de s’installer à Montréal. Les parents d’Aaron, Sarah et David, sont décédés prématurément ; Moishe est désormais responsable de son petit-fils. Tous deux vivent dans un petit appartement délabré près de la rue Saint-Urbain, l’un des grands axes de l’immigration montréalaise.

Le patriarche gagne son pain en effectuant des travaux pour d’autres tailleurs ou, plus généralement, dans l’industrie du vêtement. Aaron et Moishe vivent chichement. Le voisinage se compose de Polonais, d’Allemands, d’Anglais et de Canadiens français. Les jours s’écoulent au rythme des travaux et des préceptes de la Torah. Aaron reçoit une éducation religieuse et stricte, qu’il accepte plutôt bien, enfant. La Loi ponctue les jours. Tous deux parlent yiddish à la maison, et la cérémonie de la bar-mitsvah, par laquelle il accède à la majorité et acquiert « le droit d’être un homme », un adulte reconnu par sa communauté, marque un moment déterminant dans sa vie.

Toutefois, en vieillissant, Aaron s’éloigne de plus en plus de l’enseignement de son grand-père. L’adolescent doute de plus en plus et prendra ses distances de Moishe. Il connaîtra l’amour et sera confronté au racisme. Le choc viendra d’un Canadien français, Léon Lemieux, qui un jour le traitera de « maudit Juif écoeurant ».

Le conflit intergénérationnel s’envenime au fil des pages, à mesure qu’Aaron grandit et désire puissance et richesse. Aaron finira par changer de nom pour s’élever socialement et s’intégrer à la vie même des « Gentils », c’est-à-dire des non-Juifs. Il quittera la ville. Moishe en sera anéanti et se trouvera seul face à la mort, à la fin du roman : « Même la vie du corps quittait lentement le regard qui devenait terne. »

Le sentiment de trahison ressenti par l’aïeul est souvent traité dans bon nombre d’écrits juifs nord-américains. On le voit dans les premiers romans de Mordecai Richler, par exemple. L’anglicisation des noms est aussi un phénomène répandu, qui marque un écart, sinon une rupture radicale, avec la communauté d’origine. Ce fut le cas pour les Canadiens français émigrés aux États-Unis ; le cas aussi pour le poète Irving Layton, dont le nom d’origine était Lazarovitch.

Aaron illustre l’éternel conflit entre la tradition et la modernité, entre l’Ancien et le Nouveau Monde, et il montre une réalité complexe. Au-delà de la communauté juive, il raconte le drame d’une continuité brisée. Ainsi, Moishe : « Il avait perdu la femme de ce fils David et il ne lui restait plus en partage que ce petit-fils aux grands yeux profonds, à la parole nerveuse et aux émois immenses. »

Vivre, partir, comprendre

Aaron est un roman convaincant et sans complaisance, dans lequel l’auteur tient le lecteur en haleine moins par les péripéties racontées que par la complexité psychologique des deux protagonistes et les perspectives qui leur sont offertes à travers la fiction. Yves Thériault ne juge pas ses personnages, les laissant vivre leur drame. Dès l’ouverture, il campe le vieil homme et l’enfant dans le cadre géographique du roman : l’avenue des Pins, l’effervescence urbaine, les klaxons, « le ronronnement des milliers d’autos ».

Moishe récite « les grandes vérités transmises de génération en génération ». Si le vieil homme semble austère, très vite on sent bien sa tendresse pour l’enfant. Du point de vue de l’ancêtre, son peuple se désagrège. Ainsi, l’image du juif pieux est-elle déconstruite pour nous faire accéder au drame humain du grand-père. De même le jeune Aaron sera-t-il attiré, un temps, par les grandes certitudes du judaïsme, avant de remettre en question la tradition et de vouloir quitter la communauté pour vivre sa vie.

C’est à un véritable exercice de compréhension que nous convie le roman de Thériault, et sa lecture demeure, aujourd’hui encore, alors que les communautés devraient s‘efforcer de se comprendre mutuellement, puisque nous vivons côte à côte, dans un même espace. Thériault n’escamote pas le problème de l’ostracisme dont ont souffert les Juifs de la part de certains acteurs de la communauté canadienne-française, tout en situant le problème à une échelle plus intime. Le roman permet au lecteur non juif d’entrer dans un monde inconnu : il donne accès à un autre schème de pensée.

Certains pourront trouver le personnage du grand-père quelque peu caricatural, mais la description qui en est faite reflète la vision qu’on avait à l’époque de la communauté juive orthodoxe. Depuis les années 1950, toutefois, notre regard sur la communauté s’est affiné, notamment grâce aux travaux de Pierre Anctil, toujours en cours. Le personnage de Moishe appartient à la communauté juive orthodoxe. D’autres vagues migratoires ont depuis déplacé notre regard sur cette communauté, beaucoup plus hétérogène qu’on le croyait. Quoique tributaire de la vision qu’en avait la société canadienne-française de son époque, Thériault dépasse les stéréotypes en faisant entrer dans l’intimité des personnages.

Comme l’écrira Naïm Kattan dans sa préface à la nouvelle édition de 2003 : « L’univers qu’il met en scène est celui de l’Autre et il est admirable et surprenant qu’il l’ait si bien saisi et si puissamment rendu. » Plus loin, il dira : « Aaron est un roman qui s’inscrit dans l’histoire littéraire du Canada français, je dirais même dans son histoire sociale, et qui n’a rien perdu de sa force aujourd’hui. L’affrontement qu’il expose est permanent et se déroule encore sous nos yeux dans d’autres cieux et au sein d’autres religions. » On ne saurait mieux formuler les problèmes que connaissent les sociétés contemporaines.

Quelque 70 ans plus tard, qu’en est-il de ce roman alors que le Québec a changé en profondeur et que l’immigration est devenue un enjeu dans l’évolution de la société québécoise ? Selon Pierre Anctil, dont les recherches portent depuis 40 ans sur la communauté juive, le livre reflète la vision de l’époque, qui n’a plus cours depuis longtemps. Mais l’intuition d’une ouverture possible présente chez Thériault est porteuse d’avenir.

Depuis les années 1950, avec les intellectuels André Laurendeau et Naïm Kattan, notamment, des rapprochements et des rencontres ponctuelles ont eu lieu, des livres ont paru ; la littérature ouvre souvent la voie à un rapprochement entre les communautés. Les travaux d’Anctil montrent d’ailleurs clairement l’apport de la communauté juive à la vie sociale et culturelle québécoise.

Cela dit, nous pouvons tout aussi bien lire Aaron pour le seul plaisir de lire un bon roman qui nous entraîne dans un monde méconnu… par les non-Juifs, ne l’oublions pas.

Aaron

Yves Thériault, préface de Naïm Kattan, Le Dernier Havre, Montréal, 2003 (1954), 490 pages. Cette édition récente contient un dossier complet sur le roman : scénario de film, dramatique radiophonique, réécriture et dossier critique.

Antijudaïsme et influence nazie au Québec. Le cas du journal L’Action catholique (1931-1939)

Pierre Anctil, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2022, 446 pages



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