Penser collectivement pour la permanence du monde

Illustration Tiffet

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le message du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, à l’ouverture de la COP27 a le mérite d’être clair : l’humanité doit choisir entre « le suicide collectif et la solidarité climatique ». Tel que nous le rappelait Alexandre Shields dans le balado Décrocher la une, intitulé « Les élus devraient-ils être formés à propos de la crise climatique ? », le Québécois moyen émet 9,1 tonnes de gaz à effet de serre par an et, pour limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il faudrait réduire nos émissions à 2 tonnes par personne par an.

Bien que les plus ardents défenseurs de l’approche techniciste croient encore que nous y parviendrons sans modifier de façon draconienne nos façons de vivre, il s’avère de plus en plus évident que la sobriété doit nécessairement faire partie de la solution. Mais comment l’être humain occidental, fondamentalement égocentrique,arrivera-t-il à sacrifier le confort sans précédent dans lequel il se complaît depuis plusieurs décennies pour agir en faveur du bien commun et de la survie des générations futures ? Comment transcender cet état d’inertie catalysé par « le confort et l’indifférence » ? Comment développer, tant chez nos élus que chez tout un chacun, cette impérative solidarité climatique ? Comment faire pour que notre quête de sens soit guidée par le souci de prendre soin du monde ?

Ce texte fait partie de notre section Perpectives.

Dans son ouvrage Humain, trop humain, paru en 1878, Nietzsche nous rappelle que l’être humain agit toujours par intérêt personnel. « Jamais homme n’a rien fait qui eut été fait uniquement pour d’autres et sans aucun mobile personnel ; comment pourrait-il même faire quelque chose qui n’eût aucun rapport avec lui, c’est-à-dire sans nécessité intérieure (laquelle devrait tout de même se fonder sur un besoin personnel) ? Comment l’ego serait-il capable d’agir sans ego ? »

Il insiste sur le fait que vivre dans la conscience perpétuelle d’une pensée désintéressée, être capable d’actions sans égoïsme, n’est possible pour aucun vivant. Et ce, entre autres, parce que nous sommes biologiquement soumis à notre système hédonique, système fonctionnel que nous partageons avec tous les mammifères, que l’on appelle également « circuit de la récompense ». Ce circuit, solidement installé dans une partie ancestrale de notre cerveau, fruit de millions d’années d’évolution, répond à cinq mécanismes — manger, avoir des rapports sexuels, être attentif à la moindre information, s’élever dans la hiérarchie sociale et être efficace (agir en dépensant le moins d’énergie possible), qui ont favorisé la survie de l’homme préhistorique, comme le souligne Sébastien Bohler dans son ouvrage Le bug humain (Robert Laffont, 2019). Au fil des millénaires, la sélection naturelle a favorisé les individus qui présentaient ces comportements, essentiels à la survie de l’espèce en milieu hostile. Nous, descendants de milliers de générations humaines, avons donc hérité du circuit de la récompense le plus efficace de toute l’histoire de l’humanité. Ainsi, bien que nous soyons de plus en plus conscients de l’ampleur du défi climatique et de l’urgence d’adopter un mode de vie frugal, notre striatum, vieux de plusieurs millions d’années, nous maintient, à coups de dopamine, au mieux dans le statu quo, au pire dans une surconsommation exponentielle et destructrice. On vit pour soi. On vit pour aujourd’hui. On vit désormais à toute allure. On vit de manière irresponsable. Par conséquent, sommes-nous acculés à la fin de l’Histoire ?

Revenons à Humain, trop humain. Notons encore que le titre renvoie non seulement à l’universalisme du genre humain, mais également à la désacralisation du monde. Une décennie après la parution de cet ouvrage, Nietzsche annoncera la mort de Dieu et, avec elle, une longue suite de déclins et de destructions. La modernité et la postmodernité nous ont effectivement coupés d’un sens collectif. Le rationalisme scientifique a réprouvé les visions du monde fondées sur la transcendance, rejetant du même coup toute notion de sacré et tout rituel collectif, pourtant nécessaires au besoin d’appartenance et à la création de sens.

Dans ce livre, Nietzsche apporte une réponse à la question qui nous préoccupe : l’individualisme triomphant est-il la seule conclusion possible de l’Histoire ? En effet, l’aphorisme 94 décline Les trois phases historiques de la moralité, desquelles émerge une lueur d’espoir. Avant d’aller plus loin, attardons-nous un instant encore au titre de l’aphorisme. Le mot « moralité », un peu poussiéreux, un brin suranné, aurait peut-être été remplacé par « éthique » si Nietzsche avait vécu à notre époque. Par ailleurs, l’épithète « historique » suppose un caractère évolutif dans le temps. Or, on verra qu’on trouve non seulement toujours des humains dans chacune des trois phases décrites ci-après, mais que chaque humain peut, à des moments différents et dans des circonstances différentes, se retrouver dans l’une ou l’autre de ces trois phases. Elles seraient donc, à mon sens, permanentes, coexistant en chacun, depuis que l’humain est humain.

Selon Nietzsche, la première phase est celle qui distingue l’humain de l’animal. Pour le philologue, l’humain, conscient qu’il s’inscrit dans une trame temporelle, contrairement à l’animal, cherchera un bonheur durable plutôt que momentané. Il « se tourne donc vers l’utilité, l’opportunité : c’est là que commence à s’affirmer le libre arbitre de la raison ». Opportuniste, l’être humain place ses intérêts propres au-dessus des principes.

« Un degré plus élevé encore est atteint lorsqu’il agit suivant le principe de l’honneur ; grâce à lui, il se discipline, se soumet à des sentiments communs. […] Il conçoit l’utile comme dépendant de l’opinion qu’il a des autres et les autres de lui. » Ainsi, ici, l’humain ne se soucie guère de l’autre, mais de la considération, du regard que l’autre porte sur lui. Cette deuxième phase énoncée par Nietzsche peut expliquer pourquoi la majorité des citoyens se soumettent aux lois, même si ces dernières peuvent entrer en contradiction avec leurs intérêts personnels. L’humain tient à son honneur et craint de voir sa réputation ternie, parce qu’il sait que l’image qu’il projette contribue socialement à l’avantager ou à lui nuire. Si l’on arrivait à embrasser collectivement un sens écologique, à élever la nature au rang de sacré, pied de nez au nihilisme paralysant laissé par la mort de Dieu, nous serions poussés par l’honneur, cette deuxième phase de la moralité, à adopter des comportements écologiques puisque les comportements destructeurs de l’environnement seraient socialement considérés comme étant « mal ». Mais cela demeure une entreprise de longue haleine, et le temps joue contre nous.

Finalement, Nietzsche place nos espoirs en l’humanité dans cette troisième phase. « La connaissance le rend apte à faire passer la plus grande utilité, c’est-à-dire l’intérêt général et durable, avant la sienne propre, l’estime et le respect de valeur générale et durable avant ceux du moment : il vit et agit en collectif. » Le pouvoir du savoir pourrait donc être en mesure de supplanter l’ego, fondement ontologique de tout être vivant. Le savoir vrai, la compréhension, la réflexion, l’analyse seraient en mesure de subordonner l’individualisme à la solidarité. La connaissance serait susceptible de faire basculer le cours de l’Histoire et de faire en sorte que nous agissions en collectif.

À la lumière de l’éclairage nietzschéen sur « la moralité » ou l’éthique humaine, on ne peut que saluer l’idée d’offrir une formation aux élus sur les changements climatiques. En effet, la seule compréhension des phénomènes rétroactifs en boucle déjà bien enclenchés qui amplifieront de manière exponentielle et difficilement prévisible les impacts désastreux qui nous attendent pourrait convaincre nos décideurs de l’urgence d’agir. Maintenir le statu quo de la philosophie des petits pas, de la foi aveugle en une hypothétique avancée techniciste salvatrice nous mène droit vers le « suicide collectif ». Une telle formation pourrait pousser nos décideurs à dépasser les seules visées électoralistes (mélange des deux premières phases impliquant opportunité, utilité personnelle et honneur), et avoir l’audace de légiférer sur des mesures à la fois incitatives, coercitives et structurelles favorisant l’adoption de changements radicaux dans nos modes de vie vers une nécessaire sobriété.

Vivre et agir en collectif, c’est affirmer une volonté de responsabilité à l’égard des autres, de l’Histoire et de l’environnement, et manifester une solidarité envers la chaîne des générations. Si celui qui connaît se doit d’assumer cette responsabilité. Nos élus, contrairement au citoyen lambda, détiennent les leviers du collectif. Puisque le temps est compté, toutes leurs décisions devraient impérativement passer par le tamis du climat. Que la connaissance fasse qu’ils choisissent la solidarité climatique !

Malgré toutes les incertitudes de notre époque, on peut affirmer que le monde préexistait à notre naissance et subsistera à notre mort. Si l’existence humaine est linéaire, le monde, lui, s’inscrit dans une temporalité d’un autre ordre. Notre légitime quête de sens pourrait-elle nous conduire à veiller à la permanence du monde qui, par la durée, transcende tous les ego ?

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo, rendez-vous sur notre site Web.
 



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