Alfred Crosby et les vrais acteurs de l’histoire humaine

Avec Crosby, l’histoire devient globale et multidisciplinaire en puisant largement dans les sciences de la vie et de l’environnement.
Illustration: Illustration Tiffet Avec Crosby, l’histoire devient globale et multidisciplinaire en puisant largement dans les sciences de la vie et de l’environnement.

Une fois par mois, «Le Devoir» lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Et si les grands personnages de notre histoire n’étaient pas les politiciens, mais les microbes, plantes, insectes, et même le climat ? Nous qui émergeons péniblement d’une pandémie et en découvrons chaque jour de nouveaux effets, cette proposition d’Alfred Crosby (1931-2018) devrait nous interpeller et nous paraître moins étrange qu’à ses lecteurs d’il y a un demi-siècle.

L’année 2022 marque en effet le cinquantième anniversaire de la parution de The Columbian Exchange (Greenwood Press, 1972). Pas encore traduit en français, le livre fondateur d’Alfred Crosby a pourtant contribué grandement à renouveler la méthode et la problématique de la recherche historique.

Avec Crosby, l’histoire devient globale et multidisciplinaire en puisant largement dans les sciences de la vie et de l’environnement. Son livre soulève d’abord peu d’intérêt, voire de l’indifférence dans les départements d’histoire. Une époque dominée par le dogme du « Tout est culturel » prête peu d’oreille à qui oserait considérer d’autres déterminants de l’aventure humaine. La théorie de Malthus soumettant notre démographie à la contrainte alimentaire n’est-elle pas une myopie définitivement contredite par les progrès spectaculaires du dernier siècle ?

Ce texte est publié via notre Perpectives.

Avant Crosby, écrire l’histoire consistait à raconter la succession de grands personnages occupant tour à tour le devant de la scène. Rois, présidents, guerriers, explorateurs changent la marche du monde. L’historien scrute leurs motivations et leurs exploits. L’environnement biophysique dans lequel évoluent ces protagonistes est le plus souvent tenu pour négligeable, immuable décor interchangeable d’une époque à une autre.

« L’être humain est une entité biologique avant d’être un catholique romain ou un capitaliste », déclare Crosby dans la préface de la première édition. « Le point de départ pour le comprendre est de l’étudier comme une entité biologique qui a vécu sur ce globe en modifiant et en étant modifiée par les organismes qui l’entourent depuis des millénaires. »

Choc microbien

 

Un premier chapitre décrit la surprise et le dépaysement des Espagnols qui, croyant atteindre l’Extrême-Orient, abordent les rives d’un nouveau monde en 1492. Sa flore et sa faune leur semblent aussi étranges que ses habitants. L’émerveillement est réciproque : les premiers Américains se croiront, pendant un bref moment, visités par des demi-dieux ou des centaures.

La rencontre force les Européens à revoir leur cosmologie créationniste : la Bible aurait-elle ignoré ces descendants inconnus d’Adam et Ève ? Le tapir, l’iguane, le toucan, l’anaconda ont-ils trouvé refuge dans l’arche de Noé ? Sans notion sur la dérive des continents, la succession des glaciations, l’âge véritable de notre planète, l’existence des microbes et l’évolution des espèces, les lettrés du Vieux Monde consultent livres sacrés et naturalistes anciens pour tenter d’éclaircir l’énigme. Ils ne se doutent pas que ce périple inaugural de Colomb va déclencher à l’échelle planétaire un bouleversement dont nous ne prendrons la vraie mesure que plusieurs siècles après son avènement.

Ces transformations sont avant tout écologiques : « Les plus importants changements provoqués par les voyages de Colomb, soutient Crosby, ont été de nature biologique. » L’arrivée des caravelles espagnoles va précipiter ce qui autrement aurait nécessité des millions d’années à l’échelle du temps géologique : en quelques générations, deux écoumènes ayant évolué séparément depuis ces lointaines époques vont subitement être reconnectés.

Cette soudaine accélération du temps, Crosby la conçoit comme un échange entre l’ancien et le nouveau monde. Microbes, végétaux, animaux jusque-là séparés par de vastes océans et les glaces polaires vont être réunis et changer profondément les deux hémisphères et leurs occupants. Et cet échange ne fera pas que des gagnants…

Comment une poignée d’aventuriers pour qui ce nouveau monde est si peu familier ont-ils pu dominer si rapidement des empires les dépassant largement en nombre et en puissance ? Les historiens ont évoqué la supériorité de l’acier et des armes à feu sur le cuivre et la pointe d’obsidienne, la maîtrise européenne de la haute mer, la crainte des chevaux qui donnent aux cavaliers espagnols l’allure effrayante de centaures, les divisions internes de la Triple Alliance, l’habileté machiavélique de Cortès, et même des prophéties annonçant le retour prochain de Quetzalcoalt.

Le véritable talon d’Achille de ces empires a été, selon Crosby, leur extrême vulnérabilité aux microbes européens. Isolée pendant plusieurs millénaires du reste de l’humanité, l’Amérique n’a pas connu les grandes épidémies qui ont prélevé depuis l’Antiquité un lourd tribut dans les populations eurasiennes. L’arrivée de Colomb rompt cet isolement protecteur ; des épidémies foudroyantes, de variole et de rougeole en particulier, vont décimer gravement ces nations qui n’ont développé aucune immunité contre ces nouveaux venus.

L’infection suit la progression espagnole des Grandes Antilles vers l’intérieur du continent, parfois la précédant, comme au Pérou, où la variole serait apparue avant même l’arrivée de Pizarro, qui n’a plus qu’à cueillir les trésors d’un empire déjà profondément désorganisé par le virus.

Surprises

 

Les premiers immigrants européens n’apportent pas que des microbes. Un cortège de plantes et d’animaux les accompagne : leur écologie, en somme.Plutôt que d’adopter les aliments « américains » dont il se méfie, le conquérant veut manger à Mexico ce qu’il mange à Madrid. Dans le chapitre 3, Crosby poursuit son argumentation en montrant comment ces introductions modifient profondément non seulement la flore et la faune, mais la vie des Premières Nations.

Ainsi le cheval espagnol connaîtra-t-il une destinée singulière : échappé dans la nature, il trouve facilement de quoi proliférer dans les prairies du Nord mexicain. Dompté par les Autochtones des plaines, il enrichit leur culture en leur procurant des montures pour la chasse au bison et un accès plus étendu aux ressources du territoire. Il en fera de farouches cavaliers capables de résister jusqu’au XIXe siècle à l’invasion yankee qui viendra de l’est.

Les premiers Américains n’ont pas domestiqué de grands animaux. Par contre, nous leur devons courge, arachide, tomate, poivron, aubergine, tournesol, topinambour, ananas, cacaoyer, maïs, pomme de terre, patate douce, manioc… Le chapitre 5 retrace la dispersion mondiale de ces plantes nourricières. Ces nouvelles cultures vont plus que diversifier les cuisines nationales. Certaines, les quatre dernières de la listeprécédente, sont des championnes produisant, en calories à l’hectare, aumoins le double des céréales européennes.D’autant qu’elles réussissent souvent quand le climat ou les sols ne conviennent pas à la production du froment. Leur introduction dans les systèmes agricoles de l’Europe et de l’Afrique va déclencher au XVIIIe siècle une rapide croissance de leur population, dont l’excédent se déversera vers les Amériques dépeuplées par les maladies et les brutalités coloniales. Ces nouveaux marchés stimuleront en retour la prospérité des métropoles.

Sur ce terrain de la démographie, Crosby avance prudemment. Comment pourrait-il oublier la contribution essentielle de l’eau potable, de la vaccination, du progrès de l’hygiène et des connaissances médicales ? Le lien qu’il propose entre la croissance des populations européennes et leurs nouveaux aliments reste pour lui une « hypothèse raisonnable » impossible à prouver.

Certains représentants de ce que les universités étasuniennes appellent désormais l’« environmental history » se feront plus catégoriques : tel le journaliste scientifique Charles Mann, dont le livre 1493 paru en 2011 se réclame de Crosby ; la même année, son article du Smithsonian Magazine y va d’accents presque dithyrambiques pour évoquer l’immense succès de la pomme de terre en Europe du Nord, où la belle péruvienne aurait mis fin aux famines récurrentes.

Citant l’historien William McNeill, Mann ne soutient rien de moins qu’elle a rendu possible l’hégémonie occidentale : « En nourrissant des populations en rapide croissance, elle a permis à une poignée de nations européennes d’étendre leur suprématie sur presque toute la planète entre 1750 et 1950. »

L’échange se poursuit

Dans la préface de la seconde édition (2003) de son volume, Crosby reconnaît que certains passages ont vieilli, en particulier le chapitre 4 sur l’origine américaine de la syphilis. Il ne peut en être autrement quand un historien transdisciplinaire invite à sa table des chercheurs dont les travaux peuvent être remis en question à mesure que progresse la recherche. L’épidémiologie, l’archéologie, la paléobotanique, la science des climats anciens sont de patientes reconstitutions à partir d’indices et de recoupements souvent trop incomplets pour en tirer des conclusions définitives.

Crosby a intitulé son chapitre final « L’échange colombien se continue ». Il aurait pu écrire qu’il s’accélère sous nos yeux. Les vols transcontinentaux ont remplacé les caravelles de Colomb. Nos échanges croissants véhiculent des passagers clandestins de tous les coins du monde. Le temps n’est plus où Thoreau célébrait le précieux châtaignier de sa Nouvelle-Angleterre.

En deux générations, le Québec a vu mourir ses grands ormes et ses hêtres être décimés à leur tour par des champignons venus d’ailleurs. Car les arbres ont aussi leurs pandémies ! Leur échangecolombien, les plantes le vivent en silence. Dans nos villes, la tache goudronneuse de l’érable ne passe pas inaperçue. Beaucoup plus grave s’annonce l’invasion d’un agrile du frêne venu d’Asie. Et un longicorne étranger pourrait bien menacer le futur de notre emblématique érable à sucre.

C’est par une phrase pessimiste que Crosby prend congé de ses lecteurs : « Nous tous les vivants de cette planète, nous retrouvons amoindris à cause de Colomb ; et cet appauvrissement ira grandissant. » La mondialisation traîne derrière elle une large part de surprises et de deuils. En son théâtre ouvert aux quatre vents, comment dire qui est acteur, auteur ou simple spectateur ?

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