Pour aller au-delà de la crise du savoir

illustration Tiffet

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le 20 octobre dernier, le premier ministre François Legault réaffirmait sa volonté de tenir l’éducation comme la priorité des priorités et nommait deux nouveaux ministres, Pascale Déry à l’Enseignement supérieur et Bernard Drainville à l’Éducation. Les défis ne manquent pas : rénover les édifices, soutenir les personnels, repérer les meilleures pratiques, poursuivre la démocratisation.

Le ministre Drainville devra-t-il arbitrer tous les débats, dont celui amorcé par Grégory Charles et Normand Baillargeon, le musicien attirant notre attention sur l’abandon scolaire des garçons et le philosophe de l’éducation, sur la nécessité d’appuyer nos choix éducatifs sur des faits probants ? Ou encore, que fera la ministre Déry des deux récents rapports consacrés à l’institution universitaire, le premier traitant de son avenir — L’université québécoise du futur (septembre 2020) —, l’autre, de la liberté universitaire — Reconnaître, protéger et promouvoir la liberté universitaire (décembre 2021) ?

Mais ce n’est pas tout ! Les deux ministres accèdent à leurs fonctions en pleine crise du savoir, car tout le monde est persuadé que l’école est désormais traversée par des rapports de pouvoir. L’équation est simple : puisque la science et la technique vont assurer la production de la richesse, il semble inévitable que des intérêts politiques ou économiques tentent d’en fixer les orientations. Dans ce contexte sociétal, tout se passe comme si nous ne parvenions plus à distinguer l’intérêt général des intérêts particuliers. La conséquence semble catastrophique pour l’éducation : le partage du savoir serait-il devenu une chimère, une misérable illusion ?

Cherchant une réponse à ce questionnement, je repense à l’enseignement du philosophe des sciences Yvon Gauthier (1941-2022), qui nous a quittés récemment, lui qui fut professeur à l’Université de Montréal pendant 42 ans, auteur de plus de 200 articles scientifiques et conférencier en Grande-Bretagne, en Russie, en Chine, et j’en passe.

Oui, je repense à la classe d’Yvon Gauthier. Son enseignement était l’expression d’une pensée vivante et incisive. Il remplissait le tableau avec un concept, son étymologie, ses ramifications dans la philosophie allemande moderne, son intérêt en regard de la logique formelle, pour finir par une critique d’une théorie contemporaine. Le professeur nous attaquait sur tous les fronts ! Mais aussitôt, en bon joueur, le philosophe des sciences se désarmait lui-même par une blague ou une boutade,avant de nous servir une admirable leçon de didactique et de pédagogie : « Le professeur de philosophie doit être moins sévère que sa matière. »

Yvon Gauthier faisait partie de ce groupe restreint de philosophes, de mathématiciens ou de savants généralistes du monde entier ayant plaisir à discuter des dernières avancées de la logique formelle et des fondements du savoir, d’illustres inconnus pourrait-on dire, ignorés par la plupart d’entre nous, même par le perspicace anthropologue que fut le regretté Serge Bouchard.

Mais voilà, si nous tenons sérieusement à poursuivre la démocratisation de l’école, la question des fondements du savoir, autrefois réservée à un petit groupe, devra désormais faire partie du projet éducatif. Car aujourd’hui, il n’y a ni ordre naturel des choses ni consensus pour soutenir l’école et les maîtres. Rien ne va plus comme avant. Même l’espoir de partager une éthique de la discussion s’est évanoui. Même l’appel aux faits ne suffit plus à calmer le jeu. Ce qui semble plutôt prévaloir, c’est le relativisme, ou encore la thèse suivante : tout serait matière à interprétation. Car nous sommes obsédés par une nouvelle forme de liberté d’expression : celle de pouvoir nous détacher à loisir de toute contrainte, nous permettant, sans dommage apparent, de nous retirer de la discussion et de faire ce qui nous plaît chez nous.

Face à un tel vide intellectuel, la tâche des titulaires de classe, des enseignants, des maîtres ou des pédagogues ne peut que s’alourdir. Comment parvenir à transmettre le goût d’apprendre et le plaisir de partager un savoir ?

Le versant positif du savoir

 

S’il était encore vivant, Yvon Gauthier ne nous abandonnerait pas à notre sort, il nous inciterait à développer une vie intellectuelle florissante et nous inviterait à participer au débat contemporain.

On l’oublie trop souvent, le savoir comporte un côté positif : « le savoir est un plan, un dessin », écrivait Gauthier dans Fondements des mathématiques. Introduction à une philosophie constructiviste (PUM, 1976). Le savoir, c’est le plan du géomètre, la carte du géographe, les structures élémentaires de la parenté décrites par les anthropologues ou, encore, les modélisations des scientifiques d’aujourd’hui.

Tous ces exemples possèdent un point commun : une mise en forme, une forme achevée et créée par l’humain. On le voit de façon exemplaire avec les mathématiques et la géométrie, ces disciplines « construisent les formes pures du possible » (Théorétiques, PUM, 1982, p. 78). En cela, comme le soulignait son ami Jean Leroux, lui-même philosophe des sciences ayant fait carrière à l’Université d’Ottawa, Gauthier avait compris la célèbre leçon de Galilée, pour qui le livre de la nature « est écrit dans la langue mathématique », lui-même présenté à l’aide des lettres de l’alphabet (Galilée, L’essayeur, 1623). En l’absence d’une mise en forme minimale, il n’y aura pas d’expérience partagée.

Tournant linguistique de la philosophie

 

Mais encore, demanderez-vous, d’où provient cette confiance dans les formes, qui habite, d’ailleurs, aussi bien les artistes que les savants ? Dans sa thèse de doctorat publiée en 1969, le jeune philosophe québécois prenait le fameux « tournant linguistique » qui allait devenir le fil conducteur de la philosophie contemporaine : « La question du langage est, plus profondément et plus intimement que la question de l’être, la question où “nous” sommes en question » (L’arc et le cercle, Bellarmin et Desclée de Brouwer, 1969). Le jeune chercheur avait compris, à l’instar des philosophes de sa génération, que le langage est la forme des formes, par laquelle les humains fondent leur entente et orientent la moindre de leurs actions.

L’horizon du savoir

Puis, le philosophe reviendrait sur l’horizon dessiné par le dialogue des sciences. C’est un thème constant dans ses écrits. L’aboutissement du dialogue scientifique, « ce n’est pas une sagesse ou une science suprême, mais l’inquiétude du savoir » (Entre science et culture, PUM, 2005 ; Nouveaux entretiens sur la pluralité des mondes, PUL, 2017 ; Passages à la limite et seuils critiques, PUL, 2020).

Que voulait-il dire ? Inquiétude ne veut pas dire incertitude. La science donne des résultats reconnus universellement (le principe de non-contradiction ; les quatre forces fondamentales) ou en voie d’universalisation (les droits personnels, la démocratie). L’inquiétude, ici, désigne plutôt l’esprit critique : le problème de la connaissance n’est pas l’ignorance, mais la méconnaissance, c’est-à-dire ce que l’on croit savoir, ce que l’on croit vrai, mais qui se révèle faux.

L’incontournable débat

Enfin, Gauthier inviterait les enseignantes et les enseignants à tester cette inquiétude en prenant part au « débat entre le réalisme et le non-réalisme ou antiréalisme qui occupe la place centrale en philosophie des sciences contemporaine » (Entre science et culture, PUM, 2005).

Sur quelle base fonder, ultimement, le savoir ? Comme la question du sens de la vie, celle du savoir ne peut pas non plus être écartée de l’école. D’un côté, les idéalistes absolutisent l’esprit ; de l’autre, les penseurs réalistes ou naturalistes ramènent l’humain à son état d’être vivant, produit de l’évolution et adapté à son environnement. Certes, la controverse ne fait pas dans la dentelle. Les mémoires d’éléphant se souviendront du féroce affrontement entre Yvon Gauthier et Laurent-Michel Vacher (1944-2005). Un grand silence s’ensuivit. Aurons-nous leur courage pour, trente ans plus tard, relancer la discussion que ces deux penseurs avaient osé amorcer ?

Pour sa part, Gauthier cherchait une voie médiane entre la thèse réaliste, selon laquelle la vérité est l’adéquation à un monde extérieur déjà là, et l’option idéaliste, fondée sur les a priori de l’entendement. À ses yeux, nous aurions tort d’accorder une préséance à nos sens ou au Cosmos pour justifier l’objectivité scientifique. De même, il serait illusoire de penser qu’il suffit d’exprimer son opinion ou sa subjectivité pour qu’elle soit automatiquement reçue comme vraie par nos interlocutrices ou interlocuteurs.

En ce sens, l’unité du savoir n’émane ni d’une source naturelle ni d’un esprit omniscient. Le savoir est plus simplement issu d’un acte, celui du penser (du latin pensare, peser, soupeser), l’acte de différencier les êtres et les choses, ou de les compter formellement, ce qui veut dire un à un. N’est-ce pas notre manière, proprement humaine (universelle), de partager notre expérience du monde : précisément en produisant les formes ou les médiations nécessaires à ce partage ? Pour qui arpente les chemins du savoir, le pouvoir se révélera toujours n’être qu’un lamentable parasite.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo, rendez-vous sur notre site Web.



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