«Maria Chapdelaine», ou les trois romans de Louis Hémon

Le roman contient des passages très réussis. Mais on relève aussi des impropriétés, des maladresses : les «formes héroïques» de Maria, les «mines de pureté inhumaine» des couventines de Chicoutimi, la «marche heureuse» des billots à la drave... On rencontre des expressions inconnues au Saguenay (et au Québec?) : «Salut un chacun», «il peut arriver dans aucun temps», le «fer» pour chemin de fer, le «sirop de sucre» pour sucre d’érable...
Illustration: Tiffet Le roman contient des passages très réussis. Mais on relève aussi des impropriétés, des maladresses : les «formes héroïques» de Maria, les «mines de pureté inhumaine» des couventines de Chicoutimi, la «marche heureuse» des billots à la drave... On rencontre des expressions inconnues au Saguenay (et au Québec?) : «Salut un chacun», «il peut arriver dans aucun temps», le «fer» pour chemin de fer, le «sirop de sucre» pour sucre d’érable...

Une fois par mois, sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter, à la lumière de l’actualité, des oeuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

On sait l’immense succès que Maria Chapdelaine a connu au Québec, en particulier au cours du demi-siècle qui a suivi sa parution. Qu’est-ce que les lecteurs de cette époque y ont donc trouvé ? Pourquoi cette étroite identification à ce roman du terroir dont l’auteur n’était même pas « l’un des nôtres » ? Et surtout, pourquoi ce succès auprès de publics très divers au Québec et en Europe ?

Je proposerai ici quelques éléments de réponse. Mais l’ouvrage continue d’être lu et sollicite périodiquement les cinéastes, le dernier en date étant Sébastien Pilote, qui a voulu se tenir très près du texte et de l’esprit du livre. Qu’est-ce qu’on peut dire de son actualité aujourd’hui ? En quoi sert-il notre imaginaire collectif ?

Je montrerai d’abord ce qui m’apparaît comme des incohérences et même des invraisemblances dans la facture de l’ouvrage. J’essaierai ensuite d’expliquer pourquoi ces défauts n’ont pas empêché sa fascinante carrière.

Le roman contient des passages très réussis : la description de la mort de Laura suivie du retour du printemps, de belles pages sur les paysages et les saisons, la douce mélancolie qui s’en dégage (« le triste pays sans mirage »),les rêveries de Maria, son « secret d’amour », et autres. Le style se fait ordinairement sobre, tout en demi-teinte (la prière du soir à la mémoire de François), comme pour s’accorder avec la vie simple des habitants.

Mais on relève aussi des impropriétés, des maladresses : les « formes héroïques » de Maria, les « mines de pureté inhumaine » des couventines de Chicoutimi, la « marche heureuse » des billots à la drave… On rencontre des expressions inconnues au Saguenay (et au Québec ?) : « Salut un chacun », « il peut arriver dans aucun temps », le « fer » pour chemin de fer, le « sirop de sucre » pour sucre d’érable…

Des invraisemblances

 

Une famille de colons devait travailler d’arrache-pied pendant une trentaine d’années pour tirer de la forêt une exploitation. Mais Hémon nous informe que Samuel en était à sa sixième expérience de défrichement. Les fois précédentes, il avait travaillé dur pour ériger de belles fermes, seulement pour les délaisser aussitôt (au désespoir de Laura) pour des raisons étonnamment futiles : il « haïssai[t] à en perdre la raison » ces propriétés, il se mettait à « haïr la face des gens ».

Des raisons aberrantes aussi : il était « tanné de l’ouvrage » — d’où ses retours répétés à la vie douce des défrichements ? Ces passages surprennent de la part d’un observateur qui a vécu plus d’un an à Péribonka et a pu observer le travail extrêmement pénible des colons, l’insécurité et l’adversité qui les vouaient à la pauvreté et à la misère. Par ailleurs, et d’une façon inattendue, Hémon décrit fidèlement ces conditions en de nombreux endroits.

D’autres invraisemblances : les épouses de colons « typiquement françaises », aussi bien mises que « les jeunes bourgeoises de France », des granges qui « tombent en ruine » (en contexte de défrichement, de région neuve), une chicane de voisins vieille de « plusieurs générations », une terre débarrassée de ses arbres en quinze jours, etc.

Des vices structurels

 

On relève des problèmes plus graves peut-être. D’abord, il est étrange de voir François Paradis, ce géant du Nouveau Monde enivré de grands espaces, cet homme « des grands bois » de la trempe des « Sauvages », se destiner subitement à l’agriculture. Comment l’imaginer trottinant derrière la charrue, vaquant à la réparation de ses clôtures, débattant du soin des vaches à la coopérative agricole, coupant son bois de chauffage sous l’oeil rêveur de Maria ? Ou encore : intervenant dans les chicanes du conseil municipal, fréquentant sagement l’église le dimanche — devenant marguillier peut-être ?

Hémon se dirigeait vers une impasse ; il fallait que François, ce géant, disparaisse. Certes, son décès ne fut pas celui d’un cultivateur : seul en forêt, luttant contre les assauts d’une tempête furieuse et s’inclinant après un affrontement titanesque. Bien, mais où se dirigeait-il ? Pourchassait-il, affamé, au bout de ses forces, une horde de caribous ? Allait-il rejoindre une jeune Sauvagesse aux confins du Grand Nord ? Non : il s’en allait sagement retrouver une future épouse sur une terre de fardoches.

Il est non moins étrange de voir Maria repousser Lorenzo Surprenant en faveur d’Eutrope Gagnon. Suivant la logique très répandue parmi les ruraux canadiens-français de l’époque, Maria aurait dû opter pour la belle vie que lui promettait Lorenzo. Les États-Unis exerçaient alors une fascination extraordinaire sur les Canadiens français (près d’un million y ont émigré entre 1830 et 1930) comme sur les Européens. La vie misérable des défrichements militait également en faveur de ce choix.

Comme je l’ai signalé, Hémon lui-même a consacré des pages convaincantes sur le sujet, des pages qui fournissaient d’excellentes raisons de fuir ce genre de vie. On pense, entre autres, aux plaidoyers très réalistes que Surprenant adresse à Maria, laquelle se laisse d’ailleurs convaincre et se fait des réflexions très désabusées sur la vie dans les friches : « pays barbare », « où les femmes souffraient et agonisaient lentement », sans aide, etc.

Dernier exemple. Du point de vue québécois, croira-t-on que ce qui faisait battre le coeur des colons défricheurs tenait dans le culte d’une mémoire française très lointaine, impérissable, sacralisée, qu’il fallait à tout prix perpétuer ? La mémoire de la France survivait assurément chez ces habitants, mais la fréquentation du continent « neuf » pendant trois siècles n’a-t-elle pas laissé un héritage original, intense, un héritage de travaux et de rêves, de luttes et de solidarités alimentant une autre mémoire, plus vive peut-être ?

« Puisque le prêtre l’avait dit… »

S’ajoute à tout cela un étonnant revirement provoqué par la parole du curé (le « chant de prêtre »). Effondrée après le décès tragique de son amoureux, Maria se fait dire, à propos de sa passion et du désespoir qu’elle éprouve, qu’elle se « chagrine sans raison », qu’elle commet un péché en se désolant ainsi (« le bon Dieu n’aime pas ça »), qu’elle a bien tort de se « laisser pâtir à cause d’un garçon qui ne [lui] était rien » . N’élevant aucune protestation, Maria se libère alors, avec une surprenante aisance, du profond chagrin qui la rongeait. Subitement, « il ne lui restait plus d’amour ».

Ce retournement spectaculaire, expédié en deux pages, est hautement improbable. Pour amortir la chute entre la flamme qu’avait allumée François et l’amitié de convenance pour le très fade Eutrope, Hémon n’a pas trouvé mieux que la parole banale, autoritaire du prêtre. Disparaît en même temps la tension principale qui jusque-là soutenait le roman. Elle est remplacée par un long discours assez plat sur ce que l’auteur présente maintenant comme les splendeurs de la vie parmi les souches (« une permission bénie »). Le religieux prend désormais le pas sur la grande passion amoureuse et sur l’exotisme du pays neuf.

On croirait que Hémon, le libertaire, a cédé à la censure qui pesait alors sur notre littérature, conférant étrangement à son roman une structure que Maurice Lemire a bien décrite chez de nombreux auteurs canadiens-français : un récit mené d’abord assez librement qui s’infléchit ensuite pour gagner l’aval des censeurs.

Trois romans mal soudés ?

Ce revirement de l’intrigue amène à penser qu’il y a trois romans dans ce roman. Et je serais tenté d’ajouter : trois romans mal soudés. Curieusement, tout le monde y trouvait son profit. Le public de la vieille Europe pouvait rêver en communiant à la mystique du Nouveau Monde. Les lecteurs français étaient flattés d’apprendre que leur patrie survivait et s’étendait au bout de l’Amérique, et ce, pour toujours, car rien ne changerait jamais : l’héritage de la mère parie était resté intact, les colons n’avaient rien oublié.

Enfin, nos élites conservatrices, clergé en tête, pouvaient voir dans le roman le témoignage vibrant d’un destin très pieux enraciné dans la ruralité et d’une soumission inconditionnelle à l’Église. Le roman devenait un manifeste profondément catholique, en parfaite conformité avec le discours de la Survivance. Hémon, involontairement peut-être, étoffait cette interprétation de diverses façons, par exemple en se gardant d’évoquer la très moderne manufacture de pulpe qui venait d’entrer en activité à Péribonka même et qui faisait la fierté des colons.

Revenons sur la question initiale : à quoi est dû l’énorme succès de ce livre, compte tenu des faiblesses signalées ? En plus de la triple lecture à laquelle il se prêtait, le roman offrait un élément de nouveauté en évitant le lyrisme simpliste. En outre, l’ouvrage est servi, incontestablement, par des effets de style réussis. Ajoutons à cela une histoire d’amour originale dans un environnement « sauvage » qui offrait au lecteur un matériau de rêve amplifié par le caractère intense et secret de Maria.

Cela dit, j’insiste sur le caractère hybride du roman qui se prêtait à différentes lectures suivant la sensibilité, l’imaginaire et l’idéologie du lecteur.

Ce roman conserve-t-il une actualité ? On peut en douter. Ses principaux ressorts sont devenus anachroniques. L’épopée traditionnelle de la colonisation est usée, tout comme le discours de la Survivance et la parole transcendante du prêtre. Quant à la vision du Québec comme « cousin » ou comme reproduction de la France en Amérique, elle a été emportée par les redéfinitions consécutives à la Révolution tranquille.

Il reste une belle histoire d’amour, ce qui n’est pas rien. Mais apparemment, elle n’a pas suffi à assurer au beau film de Sébastien Pilote tout le succès qu’il aurait mérité.

Maria Chapdelaine

Louis Hémon, Boréal compact, 1988 (édition conforme à celle de 1980, établie d’après le manuscrit original de Louis Hémon). Ou encore, en poche, dans Bibliothèque québécoise, 2020. Maria Chapdelaine a d’abord paru en France, en 1913, en feuilleton dans le journal Le temps. Le roman a paru en volume aux Éditions Grasset, en 1921.



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