Penser l’habitabilité de la planète au lieu de son exploitation

«Ces projets de nouvelles «mines de la transition» suscitent toutefois des contestations et soulignent le paradoxe de creuser davantage au nom de la sauvegarde de notre planète», affirme l'auteur. 
Illustration: Tiffet «Ces projets de nouvelles «mines de la transition» suscitent toutefois des contestations et soulignent le paradoxe de creuser davantage au nom de la sauvegarde de notre planète», affirme l'auteur. 

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

L’exploration en vue de découvrir de nouveaux gisements de lithium est en effervescence au Québec. Notre sous-sol regorge de minerais considérés comme indispensables à la transition énergétique. Le lithium, ce nouvel « or blanc », occupe une place de choix dans la liste des minéraux critiques et stratégiques (MCS) au Québec. Ces projets de nouvelles « mines de la transition » suscitent toutefois des contestations et soulignent le paradoxe de creuser davantage au nom de la sauvegarde de notre planète. Si la transition énergétique s’impose comme une nécessité, s’y prend-on de la bonne façon pour basculer vers ce monde sans émissions de carbone ?

Dans son livre Changer de société, refaire de la sociologie (2006), le philosophe, anthropologue et sociologue français Bruno Latour propose de repenser la société et le social, de sortir de nos certitudes pour réassembler ce qui nous entoure. Il y explique la théorie de l’acteur-réseau, aussi connue sous le nom d’Actor-Network Theory (ANT).

Cette théorie se concentre sur les connexions dynamiques entre des « actants », c’est-à-dire des entités actives humaines et non humaines. Ces actants agissent comme médiateurs pour transformer, modifier et pousser d’autres acteurs à agir. Dans cette perspective, le dioxyde de carbone (CO2) devient un actant non humain. Sa présence en quantité croissante dans l’air modifie nos relations sociales et nos relations avec la nature : nous favorisons l’achat local, nous diminuons notre consommation de viande, nous privilégions l’utilisation de la voiture électrique. L’ANT permet de repenser l’ouverture de mines de lithium au Québec en s’interrogeant sur les acteurs qui fourmillent autour de ces nouvelles galeries souterraines.

Le lithium convoité

 

Posons le décor de cette pièce de théâtre dont on ne connaît pas encore le dénouement et dont les acteurs sont multiples. L’histoire de l’extraction du lithium au Québec ne date pas d’hier. En octobre 1965, la Quebec Lithium Corporation fermait sa mine de lithium exploitée depuis 1956 dans le canton de Lacorne, à la suite d’une grève d’employés et de la chute des prix du minerai.

Dans cette période d’après-guerre et de début de guerre froide, il n’était évidemment pas question de transition énergétique. La priorité était la croissance et l’augmentation de la production, synonymes de développement et de progrès.

La situation a fortement changé depuis. Dans un contexte mondial de transition énergétique, mais aussi de tensions géopolitiques et d’autosuffisance énergétique, le lithium est aujourd’hui particulièrement convoité pour la production de batteries de voitures électriques et le stockage d’énergies dites « vertes ». Dans le discours technocentriste et interventionniste, cette transition énergétique est présentée comme le salut qui permettra de remplacer les carburants fossiles et d’atteindre la neutralité carbone. Devant les constats alarmants faits depuis des décennies par les scientifiques, dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), ne s’agit-il pas finalement d’assurer la survie de notre planète ?

Pour y parvenir, nombreux sont ceux qui défendent l’idée qu’il faut des MCS, notamment du lithium. Il faut donc ouvrir de nouvelles mines pour répondre à la demande exponentielle (l’augmentation de demande de lithium attendue entre 2018 et 2050 serait de 488 %, selon un rapport de la Banque mondiale paru en 2020). Mais ces projets miniers se heurtent localement à l’opposition de citoyens, qui s’inquiètent particulièrement des impacts environnementaux.

Aujourd’hui, en France, en Serbie, au Portugal, mais aussi au Québec, des citoyens se mobilisent pour demander plus de transparence et s’opposer à l’exploitation de nouvelles mines de lithium. Sans acceptabilité sociale, l’ouverture de ces mines se trouve menacée et, par conséquent, la survie de notre planète aussi, selon la logique du discours technocentriste entourant la transition énergétique. Comment sortir de cette impasse, de ce serpent qui se mord la queue ?

Déconstruire les raccourcis

 

L’écoanxiété se répand, on veut lancer des actions immédiates, mais on ne sait pas trop comment s’y prendre dans ce monde où tout est lié. On prend donc des raccourcis en passant rapidement des causes (on produit trop de CO2) aux solutions (extraire plus de minerais). Mais se pose-t-on les bonnes questions ? Ne se fige-t-on pas trop facilement dans une solution qui semble acquise : pour décarboner et sauver la planète, soutenons la transition énergétique en roulant en voiture électrique ?

Déconstruire les raccourcis, c’est justement ce que propose Latour dans son ouvrage. L’ANT offre des pistes de réflexion pour repenser l’ouverture de mines de lithium au nom de la transition énergétique et les controverses qui entourent ces projets. En effet, les projets miniers de la transition apparaissent comme une problématique hybride qui fait constamment interagir le local et le global, l’humain et la technique, l’environnement naturel et le politique. L’ANT permet d’appréhender ces projets miniers dans une approche sociotechnique alliant humains et non-humains. L’utilisation finale du minerai, les aspects matériels du projet, le site local d’extraction et les relations sociales qui se nouent autour du projet sont pensés conjointement.

Latour nous invite à nous libérer des catégories qui s’imposent souvent a priori, à oser penser autrement et à prendre, lentement, de longs chemins sinueux à l’instar de la fourmi. « Suivez les acteurs eux-mêmes, ou plutôt ce qui les fait agir. » Il n’est pas question d’étudier rapidement les causes, les effets et les solutions. Il s’agit plutôt de décrire des faits disputés et des controverses qui reflètent les dynamiques des actants, humains et non humains, qui tentent de faire agir de façon inattendue un autre acteur. Le lithium devient ainsi un actant, en ce sens qu’il crée des interactions entre l’entreprise minière qui tente de développer un projet d’extraction et les collectivités locales qui s’y opposent. Le lithium n’est plus un minerai inerte ; il acquiert un rôle actif dans ce réseau dynamique qui apparaît lorsque tous les actants entrent en interaction. Dans l’ANT, le « réseau » est la connexion, le tracé qui représente les associations émergeant des traductions (transformations) entre actants. Lorsque le citoyen commande sa voiture électrique dans l’intention de « moins polluer » son quartier de Montréal, il déclenche une action collective. Cette action implique une multitude d’actants : les entreprises extractives et leurs employés, les ingénieurs qui ont conçu le moteur électrique, les mineurs qui se consacrent à l’extraction des MCS, le lithium qui alimente la batterie du véhicule, etc. L’ensemble de ces actants compose ce réseau sociotechnique dynamique qui évolue et se transforme au fil des interactions.

Viser un monde habitable

 

L’ANT permet de sonder la complexité des réseaux sociotechniques et les dynamiques de microdécisions qui s’y jouent. Mais où s’arrête ce réseau ? Cette question élargit la réflexion vers des spatiotemporalités plus vastes. Ainsi, si des citoyens s’opposent à l’ouverture d’une mine de lithium dans leur localité parce qu’ils craignent l’impact néfaste de l’exploitation sur l’esker qui les alimente en eau, ils peuvent parvenir à stopper l’extraction du minerai sur leur territoire. Mais le risque environnemental de l’extraction minière ne disparaît pas pour autant. La demande en lithium ne diminuera pas, les consommateurs en attente de leur voiture électrique n’annuleront pas leur commande. Si la minière abandonne ce projet particulier, elle tentera d’exploiter une nouvelle mine dans une autre localité ou un autre pays où les contestations citoyennes seront moins vives ou carrément étouffées.

L’ANT n’apporte pas de réponses quant au dénouement de cette pièce de théâtre ou quant à l’implantation ou non de ces projets miniers au Québec. Ce que l’ANT permet avant tout, c’est de ne pas tenir les choses pour acquises, de repenser nos façons de voir et de donner une place au mouvement, aux incertitudes, à l’observation, au lieu de se rabattre sur des conclusions hâtives. Posons-nous, travaillons ensemble pour repenser la transition énergétique en dehors du discours technocentriste et interventionniste. Afin de procéder à la décarbonation, ne nous lançons pas à la poursuite des énergies dites vertes sans tenir compte de l’ensemble de la situation. Suivons l’automobiliste qui a commandé sa voiture électrique pour tracer les connexions entre les controverses, au lieu de décider d’emblée comment résoudre la controverse.

Dans son dernier livre, Mémo sur la nouvelle classe écologique (2022), publié avec Nikolaj Schultz, Latour présente un renversement complet de cosmologie et propose de penser l’habitabilité de la Terre au lieu de la production. Le concept d’habitabilité renvoie à l’idée qu’il devient plus important de pouvoir habiter sur notre planète que de produire. Par exemple, la préservation d’un milieu humide qui contribue à assurer que la Terre reste habitable durablement primerait la croissance de la production. Alors que les mines de lithium des années 1950 s’inscrivaient dans une logique productiviste, peut-on repenser l’ouverture de nouvelles mines, 70 ans plus tard, dans cette logique d’habitabilité ? Réassembler ce qui nous entoure en nous appuyant sur l’habitabilité, un concept à la fois puissant et optimiste, s’avère une piste à explorer.



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