Le spectre de la louisianisation dans la conscience québécoise

Au milieu du XIXe siècle, La Nouvelle-Orléans devient la plus grande ville francophone d’Amérique, loin devant Montréal et Québec.
Photo: Christian Tiffet Au milieu du XIXe siècle, La Nouvelle-Orléans devient la plus grande ville francophone d’Amérique, loin devant Montréal et Québec.

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Le premier ministre François Legault exagère-t-il quand il parle de louisianisation du Québec pour exprimer ses craintes quant au déclin du français ? C’est du moins ce qu’affirment de nombreux journalistes et historiens qui considèrent que l’on ne peut comparer la situation du Québec à celle de la Louisiane, où les francophones se seraient volontairement américanisés.

Il est vrai que la colonisation du territoire louisianais par les Américains, qui constituent la majorité de la population dès le milieu du XIXe siècle, ne se compare pas à la situation du Québec, où la proportion d’anglophones ne dépasse pas le quart. Il est vrai aussi que les francophones louisianais accueillent avec enthousiasme la prospérité économique et le libéralisme politique qu’apporte la République américaine. Il est faux cependant de croire que l’américanisation s’est déroulée sans violence et sans résistance.

À l’aune du récent débat public, force est de constater que l’on connaît mal l’histoire de l’américanisation de la Louisiane, un processus de mutation identitaire qui implique à terme l’anglicisation des francophones. Quand le terme « louisianisation » entre dans le vocabulaire des souverainistes dans les années 1960, il y a déjà longtemps que le sort du français en Louisiane fait partie intégrante de la conscience historique des Québécois.

Prospérité

 

Explorée dès le XVIIe siècle par des hommes provenant de la vallée du Saint-Laurent, la Louisiane partage avec le Québec une langue et des coutumes, mais se distingue par son climat et l’importance qu’y prend l’économie de plantation esclavagiste.

À la fin de la guerre de Sept Ans, la Louisiane passe aux mains de l’Espagne. L’usage du français y persiste, la petite population créole d’origines française et africaine absorbant les migrants — dont des Acadiens qui y trouvent asile après leur brutale déportation par les Britanniques. Par le jeu des empires, l’Espagne cède la Louisiane à la France en 1800, qui la vend à son tour aux États-Unis en 1803. Les membres de l’élite louisianaise cherchent à créer des alliances avec les nouveaux colonisateurs.

La presse du Bas-Canada s’intéresse de près au devenir de la Louisiane dans la jeune république. En janvier 1808, un lecteur du journal Le Canadien prend la défense des « habitans de la Louisiane » qui cherchent à préserver « leurs coutumes et leurs loix » [sic] malgré les récriminations des Américains. Ces francophones « que l’on a vendus comme on vend le troupeau avec la ferme » ne sont pas très nombreux, mais leur position majoritaire leur permet de faire usage du français dans les institutions républicaines. L’intégration de la Louisiane au vaste marché étasunien profite à l’élite francophone, qui connaît une grande prospérité jusqu’à la guerre civile (1861-1865).

Les Américains ont beau déferler par milliers chaque année dans l’État — de gré, pour les Blancs, ou de force, pour les Noirs en esclavage —, la population francophone décuple durant cette période. Des peuples autochtones ayant échappé aux déplacements forcés font du français le ciment de leurs communautés recomposées. Les Louisianais francophones pratiquent tous les métiers, habitent autant la ville que la campagne et soutiennent divers partis politiques. Ils sont catholiques surtout, mais aussi protestants et juifs.

Au milieu du XIXe siècle, La Nouvelle-Orléans devient ainsi la plus grande ville francophone d’Amérique, loin devant Montréal et Québec. Elle se distingue des autres villes du Sud par ses espaces publics ouverts où se côtoient toutes les couleurs de peau. Ses journaux font une grande place aux nouvelles en provenance du monde francophone. « Une révolution se prépare au Canada », rapporte ainsi L’Écho en 1836. 

Une guerre de races

 

Dans la foulée des rébellions de 1837-1838, la rhétorique qui présente la Louisiane comme un contre-modèle se cristallise dans le discours politique canadien. Des patriotes mécontents de la domination britannique voient dans l’expérience de ces Louisianais intégrés à la République américaine une option. D’autres, cependant, mettent en garde contre le mirage louisianais. À l’été 1836, Le Canadien rapporte que « sur les rives du Mississippi comme sur celle du Saint-Laurent, on fait une guerre illibérale à une population honnête et paisible, qu’on veut dominer pour ensuite l’écraser et l’anéantir ».

Dans son célèbre rapport de 1839, Lord Durham n’est pas de cet avis. Pour régler le problème d’une population francophone hostile dans l’Empire britannique, il faut mettre en place une assimilation lente comme en Louisiane, où « une majorité numérique d’une population loyale et anglaise » et des « institutions parfaitement égales et populaires peuvent effacer les distinctions de race sans désordre ou oppression ».

La division de La Nouvelle-Orléans en trois municipalités ethnolinguistiques en 1836 par la législature d’État « à la demande des Anglais qui se plaignaient de l’inertie des Français » est un exemple de ce que Durham appelle « une concurrence parfaitement libre ». Tous les efforts des francophones depuis le début du siècle pour « conserver l’égalité des deux langues » ne peuvent rivaliser, croit Durham, avec l’intérêt personnel de l’individu ambitieux prêt à « s’amalgamer » à la majorité américaine. En émulant la Louisiane, l’objectif est clair : « oblitérer la nationalité canadienne-française ».

Au moment où Lord Durham écrit son rapport, « l’effacement des distinctions entre Anglais et Français » est perceptible en Louisiane, mais il est loin d’être accompli. Par souci de réussite, des familles de l’élite francophone s’assurent que leurs enfants apprennent l’anglais ; les garçons feront ainsi de belles carrières et les filles, de bons mariages. La majorité des francophones continuent cependant à se marier entre eux. Soucieux de préserver leur héritage français et de le transmettre à la génération suivante, ils se dotent d’écoles, refusent de parler anglais, et soutiennent le développement de la littérature locale.

En 1844, le Courrier des États-Unis annonce la publication de « deux oeuvres soeurs » ; la première est une Histoire de la Louisiane par M. Remy, un « jeune créole », l’autre est une « défense de la nationalité française au Canada » par M. Garneau. La cohabitation linguistique devenant plus ardue en Louisiane au tournant des années 1840, les francophones obtiennent qu’elle soit inscrite dans la constitution de l’État.

La disparition du système esclavagiste avec la guerre civile, combinée aux efforts d’effacement culturel du gouvernement de Reconstruction, accélère l’américanisation des francophones. La constitution de 1864 prévoit l’abolition de l’esclavage et, du même souffle, l’usage exclusif de l’anglais dans les institutions.

Le journal The Globe de Toronto se réjouit en décembre 1865 de la « véritable guerre de races » qui a cours « à La Nouvelle-Orléans […]. L’élément américain contrôle la ville et est déterminé à ce que le français ne soit pas enseigné et à ce que la prochaine génération de créoles soit complètement américanisée ».

Presque des cousins

 

Appauvris par la guerre, les créoles blancs tentent d’abord de s’allier aux créoles de couleur dans le mouvement d’unification. Puis, à l’instar des Cadiens, ils joignent la lutte armée des suprémacistes blancs anglo-américains contre le gouvernement de Reconstruction. Ils obtiennent ainsi en 1879 une réintroduction partielle du français dans la Constitution et le droit d’instruire les enfants dans leur langue dans des écoles ségréguées.

Dans Nos hommes et Notre histoire, publié à Montréal en 1911, Rodolphe Desdunes raconte le rôle des francophones dans la lutte contre la ségrégation dans le Sud. Joséphine Decuir, une créole de couleur qui possédait une centaine d’esclaves avant la guerre, conteste devant les tribunaux son exclusion de la cabine réservée aux dames sur un bateau à vapeur. Sa cause, entendue devant la Cour suprême des États-Unis en 1877, précède d’une vingtaine d’années celle d’Homère Plessy qui échoue à mettre un terme à la ségrégation des chemins de fer. Dans l’avant-propos de l’ouvrage de Desdunes, le missionnaire canadien-français Louis Martin écrit : « J’aime le Créole de couleur. Je l’aime surtout quand il parle ma langue. Il est alors un peu mon cousin. »

De plus en plus repliés dans les campagnes du sud-ouest de la Louisiane, divisés par la couleur de leur peau, leurs origines et leurs classes sociales, les francophones sont relégués à l’arrière-ban. « Sommes-nous morts ? » titre Le Meschacébé en 1886, alors que les Franco-Américains comptent toujours pour le quart de la population de l’État. Il n’envie pas pour autant le sort de la « race française » au Canada — cette « Sibérie américaine » d’où on s’exile par milliers en quête d’une vie meilleure aux États-Unis.

En 1921, alors que la population franco-louisianaise n’a jamais été aussi importante en nombre absolu, la majorité inscrit dans la constitution que l’anglais sera dorénavant la seule langue d’enseignement dans les écoles publiques. En moins de deux générations se joue un déclin dramatique du nombre de locuteurs francophones.

L’histoire de l’américanisation de la Louisiane n’est pas celle d’un lent déclin. C’est une histoire de colonisation forcée, de stigmatisation et d’effacement culturel. Comme le montrent les journaux du XIXe siècle, le Québec en tant que société francophone s’est construit en rapport à la Louisiane. La conscience historique, écrit Maxime Raymond-Dufour, est un « outil de légitimation pour l’action » et sert à « construire l’avenir ». Hier comme aujourd’hui, le sort du français en Amérique repose sur des choix collectifs.



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