Parler au nom du peuple pour saper la démocratie

Si c’est le «trumpisme» présent aux États-Unis qui paraît le mieux incarner aujourd’hui le populisme, c’est qu’il est sa face la plus visible, sinon la plus caricaturale.
Illustration: Christian Tiffet Si c’est le «trumpisme» présent aux États-Unis qui paraît le mieux incarner aujourd’hui le populisme, c’est qu’il est sa face la plus visible, sinon la plus caricaturale.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Le populisme semble être un des phénomènes politiques de l’heure. Décrit comme résurgence de tendances déjà présentes dans nos régimes démocratiques, mais stimulé par une conjoncture spécifique de tensions sociales vives, qu’il contribue à alimenter, le populisme présente apparemment cette adresse directe au « peuple » qui pointe vers la violence et les appels au radicalisme. Tel qu’il se présente en ce moment, il est souvent associé au conservatisme, voire au caractère « réactionnaire » de certaines idéologies de droite. Mais comme le pose le sociologue états-unien Jeffrey C. Alexander, le populisme peut être de droite ou de gauche, sa caractéristique principale étant d’être fondamentalement « anticivil », soit de créer des divisions symboliques radicales au sein de la communauté politique, en menaçant ce faisant de la détruire.

Si c’est le « trumpisme » présent aux États-Unis qui paraît le mieux incarner aujourd’hui cette mouvance politique, c’est qu’il est sa face la plus visible, sinon la plus caricaturale. En effet, issu d’une réaction contre les « élites » du pouvoir, ce visage du populisme conservateur prend appui sur un personnage incarnant pourtant paradoxalement lui-même l’image de l’élite économique milliardaire. C’est qu’il est à cheval sur le confort économique auquel aspire l’électeur moyen, tout en passant pour la victime de nouvelles aspirations sociales qui menacent de bouleverser des privilèges associés aux « Blancs ». Chez l’idéologue Steve Bannon, écrit Alexander, cela constitue un cri de ralliement guerrier, lancé sur le ton apocalyptique de la seule issue possible pour préserver les valeurs de la civilisation.

Pendant ce temps, dans le populisme de gauche, ce sont les traits mêmes de cette civilisation qui sont caricaturés et réduits à n’avoir jamais incarné qu’une gigantesque tromperie, dont il faut s’extirper en tablant sur une lutte contre l’oppression tous azimuts.

D’un côté comme de l’autre de cette guerre culturelle, aucune médiation des positions extrêmes ne paraît possible, ce qui se traduit par une érosion de la sphère civile dans laquelle peuvent coexister de telles positions.

La sphère civile

 

Alexander propose une analyse sociologique basée sur la sphère civile, concept qu’il a développé depuis une trentaine d’années comme étant au coeur de la vie démocratique de nos sociétés.

Cette sphère civile, qui possède une autonomie par rapport aux autres sphères de la vie sociale (l’État, le marché, les différentes institutions, comme l’éducation ou la famille, etc.), est celle qui assure une solidarité sociale élargie. La sphère civile fait coïncider les revendications issues de la vie politique générale avec les traditions culturelles qui en ont assuré l’existence et la pérennité. C’est un espace symbolique de médiation, à la fois pour les conflits sociaux et les transformations qui touchent la vie politique à long terme. Nourrie par les exigences de représentation, cette sphère civile est encadrée par les médias et les appareils fonctionnels de régulation du pouvoir politique (comme les élections).

Son rôle d’arbitre accueille à la fois la représentation du pouvoir et le pouvoir de représentation, associé, lui, à la contestation. Les mouvements sociaux y sont reçus et perçus par leur contribution possible aux réformes politiques, telles que celles-ci peuvent avoir lieu dans les institutions ouvertes à des revendications d’inclusion, de justice sociale, de solidarité et de démocratie. Se croisent ainsi, au sein de la sphère civile, des expressions symboliques liées à ce que la société tient pour « sacré », à savoir ses valeurs fondamentales, et ce qui les relie au « profane », soit aux activités quotidiennes de tous ordres. Les moments de crise sociale font alors rejaillir cette tension entre « sacré » et « profane », et font apparaître des possibilités de transformations des codes qui régissent la vie politique, tout en maintenant cette médiation au coeur de celle-ci.

C’est lorsque cette tension menace de se rompre, au profit d’une revendication populiste qui la remet en question au nom de sa propre existence unilatérale, que l’existence démocratique est menacée dans son fondement. Le populisme se présente alors comme une solution radicale qui, seule, peut assurer un renouveau du pacte social, tout aussi unilatéralement défini.

Populismes de droite et de gauche

 

Parler au nom du « peuple » en s’attaquant aux institutions centrales du pouvoir politique (dans ses branches judiciaire, législative ou exécutive) demeure le privilège des populismes, qu’ils soient de droite ou de gauche.

À droite, le populisme se réclame de la « liberté individuelle », qui serait directement usurpée par le pouvoir politique de certaines élites ; à gauche, le populisme se réclame de la « libération », qui serait impossible sans la levée de toute forme d’oppression assurée par le pouvoir politique bénéficiant seulement à certaines élites. Dans les deux cas, c’est le rejet des institutions en place, accusées de tromper le peuple, qui motive les appels radicaux à les contester violemment, sinon à simplement les renverser. Dans les deux cas, la médiation sociale qu’assurent ces institutions est abolie, livrant les actes ainsi « libérés » à se jouer directement les uns contre les autres, souvent dans la menace ou la violence.

Le politique, rendu ainsi à sa définition hobbesienne de « lutte de tous contre tous », perd toute capacité à jouer son rôle de médiation. Les médias, et même l’éducation, sont suspectés de ne pas adhérer à ce message de radicalisation. La sphère civile se délite dans un contexte d’exclusion, d’individualisme, d’injustice et de népotisme. Quel est le rôle de la sociologie dans ce cadre ?

La sociologie culturelle

 

Alexander a développé l’idée d’une sociologie culturelle. Toute sa réflexion s’articule autour de l’importance du symbolique et des médiations symboliques structurant la vie sociale. L’analyse sociologique s’efforce donc de montrer comment agissent ces médiations symboliques au coeur de la vie en société. Elle requiert ainsi une approche herméneutique susceptible d’interpréter correctement le sens et la signification des pratiques, tout en contribuant à leur reconnaître leur valeur symbolique dans l’organisation de la vie sociale. Elle insiste ainsi sur la parenté que nos sociétés entretiennent avec toutes les autres sociétés humaines, en fonction bien entendu des spécificités qui sont propres à chacune.

Dans le cas de nos démocraties de masse, c’est l’exercice politique dans son extension populaire universelle qui possède ce caractère symbolique privilégié. Ce caractère ressort particulièrement dans une certaine théâtralité de la vie sociale, où se confondent acteurs et spectateurs, du fait de l’ambivalence propre à la représentation démocratique. Les performances politiques deviennent ainsi les insignes par excellence de la vie démocratique lorsqu’elles font correspondre leurs expressions avec les codes de valeurs entretenus par la sphère civile. On comprend aussi par là que les performances du populisme heurtent ces codes, et même veulent rompre avec eux — et c’est souvent ce qui les rend justement choquantes.

C’est par la violence symbolique, dans ses mots et ses gestes provocateurs, que le populisme entend prendre avantage sur les institutions en place. La capacité de canalisation de tout genre de frustrations passe alors de cette manière dans de telles manifestations provocantes. Celles-ci ont la capacité de court-circuiter les explications plus complexes des situations, en rendant l’expression populiste apte à simplement réfuter ces complexités apparemment inutiles. Dans la simplicité et l’évidence apparentes du populisme, de droite ou de gauche, toute nuance doit s’effacer au profit d’une action directe à exercer dans l’urgence des solutions immédiates, tout aussi simplistes et illusoires, mais possédant néanmoins une efficacité expressive qui les rend aguichantes. Le populisme affiche partout une esthétique de pacotille qui renvoie au « peuple » une image de la réalité entièrement décomplexée et décomplexifiée.

Selon Alexander, la sociologie culturelle doit donc en prendre acte et contribuer par sa propre action interprétative à assurer le maintien des médiations symboliques qu’elle étudie. Son propre rapport à la sphère civile est en premier lieu de lui réserver un statut de concept, et de contribuer par là à la valoriser en tant que centre et garantie de l’organisation du pouvoir politique légitime de nos sociétés. Cela demande une réflexion capable de montrer les tenants et aboutissants des médiations symboliques qui structurent notre agir social, tout en maintenant une vision historique qui prolonge la tradition de la pensée politique classique, réactualisée dans son contexte démocratique de masse.

C’est là en soi un défi, qui passe avant tout par une voie pédagogique, une éducation du regard porté sur le monde actuel. La critique du populisme est donc pour ainsi dire inhérente à la sociologie culturelle telle que l’entend Alexander. Et les moyens qu’elle prend pour s’y opposer sont en contradiction totale avec toute forme de populisme, de gauche ou de droite.



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