Simone Routier, poète et femme libre des années vingt

Avant-gardiste, Simone Routier a connu un destin hors du commun et reste aujourd’hui encore une figure littéraire d’exception.
Illustration: Tiffet Avant-gardiste, Simone Routier a connu un destin hors du commun et reste aujourd’hui encore une figure littéraire d’exception.

Une fois par mois, Le Devoir de littérature, sous la plume d’écrivains du Québec, propose de revisiter à la lumière de l’actualité des oeuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.

La décision de la Cour suprême des États-Unis d’invalider l’arrêt Roe v. Wade a produit cet été une onde de choc chez nos voisins du Sud, mais pas seulement : au Canada et dans plusieurs autres pays également. Jusqu’où pourrait-on aller ? Jusqu’où pourrait-on sabrer les droits acquis par les femmes au prix de luttes acharnées ? Grâce au mouvement des suffragettes, les Canadiennes ont obtenu le droit de vote en 1918, deux ans avant leurs consoeurs des États-Unis. Au Québec, il faudra cependant attendre jusqu’en 1940.

Mais déjà, durant les années 1920 et 1930, beaucoup de Québécoises ne se satisfont plus des modèles traditionnels réservés aux femmes : elles rêvent d’émancipation, veulent développer leurs capacités intellectuelles, exercer un art. Certaines, comme Jovette Bernier, Éva Senécal et Medjé Vézina, deviennent journalistes, collaborent à des quotidiens et à des revues :L’Événement, La Tribune, Le Canada, La Revue moderne ou La Revue populaire, par exemple. Et elles s’engagent dans l’écriture poétique ou romanesque.

La poète Simone Routier ne fait pas exception. Elle désire s’affranchir de la famille bourgeoise de Québec dans laquelle elle est née, en 1901. Cette petite-nièce de l’historien François-Xavier Garneau étudie à l’École normale des Ursulines et entre à l’École des beaux-arts afin d’y apprendre le modelage. Violoniste, elle participe aussi à des concerts. Tout en menant la vie mondaine des jeunes filles de son milieu, elle s’intéresse à la littérature. En 1920, elle rencontre Alain Grandbois, qu’elle commence à fréquenter, mais elle rompra ses fiançailles en 1923, pressentant qu’il ne sera pas l’époux souhaité. Et puis, même si elle rêve du grand amour, est-elle sûre que le mariage convient à son désir de liberté ?

Car elle se montre fort critique à l’égard de la condition de femme au foyer. Dans sa correspondance avec l’écrivain Harry Bernard, éditée par Guy Gaudreau et Micheline Tremblay sous le titre Je voudrais bien être un homme, elle affirme en effet : « J’ai une mentalité libre et de bohème parfois et je fais la vie la plus bourgeoise et vertueuse qui se puisse imaginer. Ça devient fatigant à la longue, je voudrais bien être un homme, je voyagerais et vivrais ailleurs. »

De fait, Simone Routier veut aller à Paris et signe en 1929 un poème au titre fort significatif : Je partirai. Mais comment subventionner son séjour là-bas ? Si elle publiait un recueil de poésie et obtenait le prix David, elle recevrait une bourse de 1700 $, une jolie somme pour l’époque, et elle pourrait partir. Déterminée, elle travaille d’arrache-pied et demande au poète Paul Morin, qu’elle rencontre à un bal, de lire quelques-uns de ses textes. L’auteur du Paon d’émail l’encourage et lui fait des commentaires qui la font avancer.

Des débuts littéraires remarqués

 

Simone Routier publie L’immortel adolescent en 1928. Une réédition revue et augmentée paraît en 1929. Le recueil poétique est salué par des critiques comme Louis Dantin, Alfred DesRochers et Camille Roy. La jeune poète ne sait pas encore choisir parmi ses influences, elle s’essaie à des formes et des tons diversifiés, incluant même des haïkus. Elle se cherche, mais on lui reconnaît déjà une voix personnelle et on affirme que le livre a d’indéniables qualités malgré ses maladresses. Aujourd’hui, certaines de ces maladresses nous semblent des audaces inadmissibles à une époque où les règles de la versification étaient très strictes.

Simon Routier a du cran : elle soumet son livre au prix David et elle l’obtiendra, mais ex aequo avec Alice Lemieux, ce qui lui vaudra de recevoir la moitié de la somme désirée, soit 850 $. On peut imaginer sa déception. Plus de cinq décennies plus tard, elle reviendra d’ailleurs sur ce fait dans la revue Les écrits du Canada français. « […] je ne recevais ainsi que le demi-montant, un certain membre du jury, me fut-il confié, ayant insisté pour que je le partage avec une autre femme. Cela prenait donc, diraient aujourd’hui nos féministes, deux femmes pour faire un homme ! » rappelle Marie-Claude Brosseau dans Trois écrivaines de l’entre-deux-guerres.

En 1930, Simone Routier s’embarque tout de même à bord du paquebot France. Elle se dit qu’en menant la vie d’une étudiante, elle pourra tenir un an à Paris. Mais elle s’y plaît : elle étudie la littérature française à la Sorbonne, se trouve du travail comme dessinatrice-cartographe aux Archives publiques du Canada, devient correspondante du journal L’Événement de Québec tout en collaborant à d’autres journaux et revues. Elle participe à la vie littéraire française, ce qui lui permet de se faire des relations. Et surtout, elle continue à écrire.

Son grand thème ? L’amour. Mais on aurait tort de considérer Simone Routier comme une écrivaine sentimentale. Mélancolique, à l’instar des poètes romantiques, elle pratique une poésie lyrique. Pourtant, elle n’est pas du genre à s’attacher à des écoles littéraires. Si L’immortel adolescent témoignait déjà d’une modernité, ses deux recueils suivants, Ceux qui seront aimés, publié en 1931, et Les tentations, en 1934, prennent leurs distances de l’esprit romantique tout en montrant une plume plus assurée.

Un retour forcé

 

Le destin changera cruellement la vie de Simone Routier. En août 1939, elle perd son fiancé français, Louis Corty, dans un accident d’automobile, trois jours avant leur mariage. En septembre 1939, la France déclare la guerre à l’Allemagne et, en juin 1940, Simone Routier doit rentrer au pays : le gouvernement canadien a décidé de rapatrier ses citoyens. Si la Deuxième Guerre n’avait pas eu lieu, aurait-elle prolongé son séjour sur le Vieux Continent, comme le fera plus tard Anne Hébert, qui passera plus de 30 ans en France ? Peut-être…

On retrouve Simone Routier en 1941 aux Archives d’Ottawa et, la même année, elle publie Adieu, Paris ! Journal d’une évacuée canadienne, qui connaîtra beaucoup de succès. Coup de théâtre cependant : elle décide alors de se vouer à la vie monastique. En décembre, elle entre au monastère des Dominicaines de Berthierville, mais n’y résidera que 10 mois : cette vie ne lui convient pas. Femme d’action, elle retourne à Ottawa, reprend ses activités, se remet à l’écriture et fait paraître en France, en 1947, deux autres recueils de poésie, Psaumes du jardin clos et Le long voyage.

Fort différents des recueils précédents, ses deux derniers livres parlent toujours de l’amour. Mais l’amour humain a trouvé un exutoire dans l’amour de Dieu, qui lui permet de surmonter la mort de son fiancé. Et pourtant, la présence de l’aimé est encore prégnante dans ces versets du poème Je demande : « C’était un homme périssable ; mais d’une plénitude de dons qui était une sorte de défi. // C’était un oubli à la loi d’exil sur terre que cette rencontre, c’était une double trop parfaite communion. »

La poète ajoutera dans la strophe suivante : « C’est un bonheur qui m’apprit et la découverte et l’arrachement et dont je reste l’âme à jamais enrichie ». Simone Routier n’est pas une mystique : si elle trouve dans la spiritualité la force nécessaire pour transcender la douleur, elle reconnaît que « même chaste, la chair ne peut tout oublier ».

En 1947, Simone Routier est reçue à l’Académie canadienne-française, et c’est la poète Rina Lasnier qui prononce l’allocution de présentation. En 1950, Routier se voit affectée à l’ambassade de Bruxelles, ce qui lui donne la possibilité de participer à plusieurs rencontres littéraires internationales en Europe. En 1955, on la retrouve à Boston, au consulat du Canada où, en 1957, elle est nommée vice-consule. L’année suivante, elle se marie avec Fortunat Drouin, un médecin, et revient à Montréal. Elle ne fera plus paraître de livres jusqu’à son décès à Sainte-Anne-de-la-Pérade, en 1987, à l’âge de 86 ans. Mais elle aura publié cinq recueils de poésie en une vingtaine d’années, ce qui était beaucoup à l’époque !

Avant-gardiste, Simone Routier a connu un destin hors du commun et reste aujourd’hui encore une figure littéraire d’exception. Malgré des traits surannés, sa poésie aux accents fortement autobiographiques annonce l’écriture de l’intime que pratiqueront les femmes à partir des années 1980. « Très au jour, pétrie de deux modernités, l’américaine et la française », souligne le critique Louis Dantin dans sa préface de Ceux qui seront aimés, la poète peint avec justesse le sentiment amoureux, rend compte des émois du corps, se montre une fine observatrice du quotidien et, dans ses derniers recueils, aborde avec délicatesse le besoin de spiritualité qu’éprouve l’être humain.

Lire Simone Routier, c’est entrer dans une poésie de l’intériorité qui, loin de la sensiblerie, se montre capable de distanciation et d’humour : « Le visage meurtri qui ne sait pas sourire // est un mauvais visage et qu’on doit oublier », écrit-elle dans le poème Sagesse. Chez elle, l’émotion ne se conçoit pas sans la raison, ni l’introspection sans une constante attention au travail de l’écriture. Sa poésie mériterait d’être mieux connue.

Simone Routier. Comment vient l’amour et autres poèmes

Choix et présentation de Louise Dupré, Les Herbes rouges, coll. « Five O’Clock », Montréal, 2005, 155 pages



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