Le fer à une cenne la tonne de Duplessis

Le prosélytisme minier du chef de l’Union nationale n’allait pas passer comme une lettre à la poste. La question de l’Ungava (région correspondant à peu près à l’actuel Nunavik) fut âprement discutée non seulement lors de la campagne électorale de 1948, mais également lors de celle de 1952 et même, malgré l’achèvement du projet, lors de celle de 1956. 
Photo: Tiffet Le prosélytisme minier du chef de l’Union nationale n’allait pas passer comme une lettre à la poste. La question de l’Ungava (région correspondant à peu près à l’actuel Nunavik) fut âprement discutée non seulement lors de la campagne électorale de 1948, mais également lors de celle de 1952 et même, malgré l’achèvement du projet, lors de celle de 1956. 

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Après la Seconde Guerre mondiale, grands consommateurs de métaux de toutes sortes, les États-Unis ont soif de fer. La possibilité d’un autre conflit d’importance pousse l’oncle Sam, dont le principal gisement du Mesabi, au Minnesota, commence à montrer des signes d’épuisement, à chercher une autre source d’hématite. Connues depuis la fin du XIXe siècle, les réserves de fer de la fosse du Labrador (une bande de terre allant de l’ancienne ville de Gagnon à la baie d’Ungava) se révèlent une solution tout à fait intéressante pour les États-Unis, puisque situées dans un pays allié facilement accessible.

Apôtre du laisser-faire en matière économique, le premier ministre Maurice Duplessis ne se fait pas prier pour faire voter, à peine 16 jours après la capitulation des nazis, une loi permettant à l’exécutif de concéder, de manière discrétionnaire, de larges pans du territoire québécois à des compagnies minières. Dès janvier 1946, il utilise les pouvoirs qu’il s’est octroyés pour autoriser la Hollinger North Shore Exploration Co., de l’Ontarien Jules Timmins, associée à la M. A. Hanna Co., de Cleveland, à commencer des travaux exploratoires au lac Knob, sur les rives duquel allait s’élever la ville de Schefferville huit ans plus tard.

Le prosélytisme minier du chef de l’Union nationale n’allait toutefois pas passer comme une lettre à la poste. La question de l’Ungava (région correspondant à peu près à l’actuel Nunavik) fut âprement discutée non seulement lors de la campagne électorale de 1948, mais également lors de celle de 1952 et même, malgré l’achèvement du projet, lors de celle de 1956.

Ce débat, qui fait rage autant à l’Assemblée législative que dans les colonnes des journaux, est l’occasion d’un affrontement des deux principaux partis québécois et de leurs sympathisants. Du côté droit : l’Union nationale, avec une partie de la presse régionale (appartenant souvent à des proches du pouvoir). Du côté gauche : le Parti libéral, avec Le Devoir et quelques autres journaux. L’examen de la presse de l’époque montre que la polémique sur le fer de l’Ungava fait ressortir des systèmes de valeurs bien distincts, mais qui n’en comportent pas moins un socle commun indépassable. Il ne viendrait à l’idée de personne, par exemple, de remettre en question le bien-fondé du système capitaliste, fondé sur la croissance illimitée.

Le romancier Harry Bernard, éditorialiste au Courrier de Saint-Hyacinthe, un hebdomadaire possédé par le député unioniste Ernest-Joseph Chartier, se réjouit ainsi qu’« une prospérité très féconde s’en vient à grands pas dans le Nouveau-Québec [équivalent de l’Ungava] pour rejaillir sur la province entière » et qu’« on n’a aucune idée des sommets où l’on atteindra [sic] ».

Le directeur du Devoir, Gérard Filion, abonde dans le même sens : « Nous n’avons jamais reproché à M. Duplessis de favoriser le développement des richesses naturelles du Nouveau-Québec. Nous sommes heureux que cela se fasse : c’est un élément de progrès matériel. »

Les deux camps ne s’écharpent pas plus sur le rôle de l’État dans l’économie. Devant un aréopage de capitalistes d’ici et d’ailleurs, Duplessis livre ainsi son credo : « Le gouvernement actuel n’a pas confiance en l’étatisation comme règle générale. Il est irrévocablement lié à l’entreprise privée. C’est notre politique avant, pendant et après les élections. » Les libéraux abondent dans le même sens par la voix de leur nouveau chef Georges-Émile Lapalme, qui, en 1951, réitère son attachement « à l’initiative individuelle et à l’entreprise privée ».

Où est le problème alors ? En 1954, le ministre de l’Industrie et du Commerce, Paul Beaulieu, soutient devant un parterre de grands possédants à New York que « le Canada est un jeune pays qui a d’immenses ressources naturelles et [qu’]il a besoin de capitaux étrangers pour se développer ».

Deux ans plus tard, à la veille des dernières élections auxquelles allait prendre part Duplessis, son ami Cyrus Eaton, industriel anglo-canadien lorgnant quelque lopin de terre en terre d’Ungava, ne dit pas autrement lors d’un banquet à Québec : « On ne peut pas se procurer au Canada suffisamment d’argent pour ouvrir les mines, construire les routes nécessaires, les chemins de fer, les aéroports, les usines, les ports de mer, les lignes téléphoniques et électriques, etc. Sans aucun doute, on devrait encourager les capitalistes canadiens à placer leur argent dans des entreprises canadiennes […]. Mais le capital étranger sera toujours nécessaire pour terminer la besogne. »

Là est la pomme de discorde pour les opposants à Duplessis. Ouvrir la porte au capital étranger, c’est aliéner une partie du territoire national et de ses ressources. Gérard Filion s’en alarme dès 1948, dans la foulée du premier voyage du chef de l’Union nationale au lac Knob, en clamant que « ce n’est pas le premier ministre de la province de Québec qui va visiter un territoire sur lequel s’étend son autorité ; ce sont des financiers qui daignent inviter chez eux le premier ministre de la province de Québec. […] L’Ungava ne fait pas partie du territoire de la province, c’est un sanctuaire où seuls peuvent pénétrer ceux qui sont revêtus de la robe nuptiale ».

Plus que la seule présence d’une entreprise étrangère en nos arpents de neige, c’est ce que celle-ci emporte avec elle qui soulève l’ire des adversaires du gouvernement. On parle alors du détournement d’un « patrimoine national » (Lapalme), d’un « héritage » (le député libéral Jacques Dumoulin) ou même d’un « droit d’aînesse » (Pierre Vigeant, du Devoir).

Après avoir vu passer un cargo rempli de fer de l’Ungava sur le Saint-Laurent, le chef libéral lance quant à lui, dramatique : « C’était comme un lambeau de chair arraché à notre province. »

Brader les ressources

 

Cela aurait pu aller, à la limite, si les capitalistes anglophones avaient versé une juste compensation à la collectivité, comme l’exigeraient, selon Gérard Filion, Terre-Neuve, le Minnesota et le Venezuela. Mais l’entente conclue entre Duplessis et la Hollinger (qui devient bientôt l’Iron Ore Company) n’impose qu’un versement de 100 000 $ par année, quelle que soit la quantité extraite du sous-sol québécois. Comme l’entreprise prévoit de repartir avec dix millions de tonnes de fer annuellement, le calcul est simple pour le rédacteur en chef du Devoir André Laurendeau, qui parle alors de « fer à 1 c. la tonne », expression qui devient vite un leitmotiv au sein des opposants au gouvernement.

L’Étoile du Nord de Joliette vole toutefois rapidement au secours des détenteurs du pouvoir : ce « calcul malhonnête » constitue pour lui un « énorme mensonge », « la plus grande fraude électorale » jamais vue, voire une « odieuse légende ». Le député unioniste et futur premier ministre Daniel Johnson explique pour sa part que « si l’on additionne tous les avantages découlant de l’exploitation des gisements de l’Ungava et des travaux entre 1948 et 1958, taxes de vente, nouveau chemin de fer, royautés [sic], et caetera, la province de Québec aura retiré de l’entreprise plus que n’importe quel pays du monde a retiré de toute autre exploitation du même genre ».

Son chef ne tarit pas d’éloges sur ce projet en mettant l’accent sur la création d’emplois (pour la plupart temporaires) et les centaines de millions de dollars d’infrastructures (chemin de fer, usines, ville de Schefferville…) construites par l’entreprise. Lors du départ du premier chargement de fer de Sept-Îles, en 1954, le premier ministre soutient que « pendant des siècles, un territoire représentant l’étendue de la vieille province de Québec demeurait inhabité, inutile, inutilisé, loin de la civilisation et loin du progrès », en passant sous silence les populations autochtones qui fréquentent l’endroit depuis des millénaires.

L’ironie d’André Laurendeau se fait alors mordante : « Imaginez toutes les possibilités de patronage qui ont dormi là durant des décades de décades. » Pour l’hebdomadaire libéral montréalais L’Autorité, « les gisements de fer de l’Ungava […] rapportent tellement à la caisse électorale qu’il n’est pas étonnant que le Mauricien songe à les tirer du paganisme ». La conclusion de Gérard Filion est cinglante. En paraphrasant un slogan électoral de l’Union nationale, le directeur du Devoir lance que « Duplessis donne sa province ».

Le chef de l’Union nationale, qui se considérait comme un pragmatique, était peiné de ces accusations. À la fin de la série Duplessis, Denys Arcand fait dire à l’ancien premier ministre survolant la mine du lac Knob : « Tout ce qu’on peut, c’est négocier notre dépendance [aux Américains] au meilleur prix possible. […] C’est tout ce qu’on a, nos richesses naturelles. Je les vends au meilleur prix que je peux. »

La disparition de Duplessis et l’arrivée de la Révolution tranquille, avec son « Maîtres chez nous », allaient-elles vraiment changer les choses ? Il y a tout juste sept ans, Le Devoir révélait que le Québec faisait figure de « cancre canadien » en matière de redevances minières, qui atteignaient à ce moment 1,9 % de la valeur brute extraite ,contre 4,5 % pour le reste du Canada. C’est donc 2,4 fois moins d’argent dans les poches de la collectivité québécoise.



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