Marie Guyart, la folie d’écrire

Marie Guyart naît à Tours en octobre 1599, à une époque où les conflits religieux et les luttes de pouvoir déchirent l’Europe et la France elle-même.
Illustration: Tiffet Marie Guyart naît à Tours en octobre 1599, à une époque où les conflits religieux et les luttes de pouvoir déchirent l’Europe et la France elle-même.

Une fois par mois, Le Devoir de littérature, sous la plume d’écrivains du Québec, propose de revisiter à la lumière de l’actualité des oeuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes? Relectures? Regard différent? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec «Le Devoir».

La littérature peut-elle être complètement exempte de considérations morales ? Certains phénomènes contemporains, tel le retrait de livres jugés pernicieux par la droite religieuse dans des bibliothèques scolaires des États-Unis, suscitent l’indignation et nous amènent à revendiquer haut et fort la liberté des écrivains et des artistes. Il en est de même, à une autre échelle, lorsque le seul fait de prononcer le titre d’un ouvrage est l’objet d’une sanction ou d’une condamnation, car on y sent forcément une occultation de l’oeuvre elle-même, un refus de la lire et d’en comprendre les enjeux, bref une autre forme de censure.

Les questions morales qui touchent aujourd’hui la littérature sont loin d’être uniquement attribuables au fanatisme religieux ou au militantisme radical. Les thèmes de l’appropriation culturelle,du colonialisme, de la misogynie, de la représentation de la violence, du racisme ou de la pédophilie ont tous en commun de poser à la littérature, aux écrivains et à leurs lecteurs le dilemme de l’éternel partage entre le bien et le mal. Cet affrontement devient d’autant plus vif lorsque nous lisons des oeuvres anciennes, dont la plupart des références culturelles sont éloignées des nôtres.

Ce texte est publié via notre section Perspectives.

Ainsi en est-il des écrits de la Nouvelle-France, contemporains de la première installation européenne sur l’actuel territoire québécois, et notamment de l’entreprise d’évangélisation des populations autochtones par des religieux, hommes et femmes. Cet univers d’apôtres convaincus de la vérité absolue de leur foi catholique et prêts à tous les sacrifices, jusqu’au martyre, nous paraît au premier abord étranger, et il peut même susciter de la réprobation par la supériorité morale qu’il s’accorde sur ceux qu’il appelle « les Sauvages ». Ceux-ci « ne sont point si barbares qu’ils ne puissent être faits enfants de Dieu », écrit le père Paul Lejeune en 1634.

D’une autre manière que les Jésuites devenus aussi, malgré leurs préjugés, les premiers ethnologues des cultures autochtones, Marie de l’Incarnation entreprendra en 1639 son travail d’éducatrice à Québec en croyant pouvoir « civiliser » les petites filles sales, graisseuses et apparemment misérables qui viennent séjourner dans son couvent. En même temps, elle les observe avec autant de respect que d’étonnement, elle apprend les langues montagnaise, huronne et algonquine (l’innu, le wendat et l’anichinabé) et elle ira jusqu’à consigner des lexiques et des dictionnaires.

Après quelques années d’expérience sur le terrain, elle constate lucidement et sans grande amertume : « Des cent petites filles passées entre nos mains, nous en avons à peine civilisé une. » Trois siècles plus tard, on croira encore trouver une « solution » dans les pensionnats !

Qui est cette femme dont tous les Québécois connaissent le nom mais plus rarement l’extraordinaire parcours de vie ? Sait-on qu’elle est non seulement une fervente mystique, mais aussi une grande écrivaine qu’a admirée Bossuet, dont l’histoire littéraire reconnaît désormais la stature et que des féministes contemporaines situent dans la fascinante évolution de l’écriture intime ou même de l’autofiction au féminin, comme le suggère avec audace le titre d’un essai de Patricia Smart : De Marie de l’Incarnation à Nelly Arcan. Se dire, se faire par l’écriture intime ?

La littérature est une école de complexité. Dans Relation de 1654, accessible depuis quelques années en édition de poche, nous découvrons bien davantage qu’une femme imbue de sa supériorité européenne catholique. Nous voici transportés dans une aventure spirituelle souvent paradoxale, plus tourmentée et frénétique que contemplative, oscillant entre la plus fine autoanalyse et un dénigrement de soi bien éloigné des surexpositions narcissiques qui font le bonheur des égoportraits et des réseaux sociaux.

Une suite de revirements

 

Marie Guyart naît à Tours en octobre 1599, à une époque où les conflits religieux et les luttes de pouvoir déchirent l’Europe et la France elle-même. Bien que le père de Marie pratique le modeste métier de boulanger, les ancêtres de ses parents comptent de nombreux notables et ceux de sa mère, Jeanne Michelet, ont frayé avec la noblesse et la royauté. Comme ses frères et soeurs, Marie profitera d’une bonne instruction assurée par des membres de la famille et des éducateurs particuliers.

Au début de Relation de 1654, elle fait d’elle-même le portrait d’une fillette qui étonnait le voisinage par sa piété et qui vouait aux prédicateurs un culte qui peut faire sourire, tant il ressemble à la passion souvent frénétique que peuvent vouer de nos jours de jeunes filles à leurs idoles du spectacle. Cette fillette pieuse et adepte des sermons ne s’orientait-elle pas de toute évidence vers une vocation religieuse ?

Ce qui va suivre consiste plutôt en une série de revirements tous plus improbables les uns que les autres. Convoitée par plusieurs prétendants, Marie va épouser Claude Martin, un maître artisan de la soie : elle n’a que 18 ans et, dès l’année suivante, elle donne naissance à un fils, qui portera le nom de son père. Puis tout s’écroule en quelques mois quand la maladie emporte subitement son époux. Veuve et mère à 20 ans, Marie peut compter sur sa soeur et son beau-frère, qui l’accueillent avec son jeune enfant et lui confient des tâches domestiques.

Nouveau retournement : grand commis de l’État et chef d’une importante compagnie de transport, le beau-frère mesure vite les nombreux talents de Marie et lui confie bientôt des tâches de gestion. Dans un récit de 1633, elle raconte avoir travaillé parfois jusqu’à minuit au bord de la Loire à faire charger et décharger des marchandises. Elle dirige et côtoie des hommes frustes, elle partage des repas avec eux, souvent choquée par leur langage grossier et par leurs « péchés ». Voici la fillette pieuse et la jeune veuve démunie devenue une administratrice de premier ordre, une qualité qui la servira grandement comme supérieure des Ursulines de Québec.

L’oeuvre Relation de 1654 donne peu de détails sur les 10 années qu’aura passées Marie Guyart à gérer les débardeurs. Le récit retrace plutôt l’évolution intérieure qui va la mener à un autre détour : sa décision d’entrer au cloître des Ursulines de Tours en 1631. Il faut imaginer la commotion, même à une époque qui connaît une importante ferveur mystique : on parle d’une mère qui choisit d’abandonner son fils de 12 ans pour entrer en communauté ! À cette réclusion douloureuse mais déterminée va bientôt s’ajouter une distance insurmontable.

Au cloître, on lit les Jésuites du Canada et Marie croit entendre une voix en elle qui l’incite à aller les rejoindre. Des dévots fortunés, madame de la Peltrie et monsieur de Bernières, seraient prêts à financer le voyage et l’installation de religieuses à Québec. Un navire est affrété au printemps de 1639 : la mère de Claude ne reverra pas son fils, mais elle lui écrira de belles et longues lettres. Ironiquement, lui qui aura été un adolescent dissipé finira par entrer chez les moines bénédictins et deviendra même l’éditeur des écrits de sa mère, incluant sa correspondance.

La littérature et l’invisible

Qu’est-ce qui fait de Relation de 1654 une grande oeuvre littéraire, capable de nous absorber quelle que soit notre foi ou notre incroyance ? La trajectoire de cette vie toute en rebondissements y est pour quelque chose. Une fois choisie la vie religieuse, l’appel d’un « vaste pays » pauvre et lointain apparaît à la fois irrésistible et effrayant. L’éprouvant voyage en navire, l’installation à Québec, la construction et la gestion du couvent, la rencontre des Autochtones, les joies et tribulations qui vont suivre font de ce récit une véritable aventure, incluant frustrations et drames.

Ainsi, l’arrivée importante, en 1649, de survivants hurons après le massacre perpétré contre eux et les Jésuites par les Iroquois en Huronie (sud de l’actuel Ontario) entraînera de nombreuses morts, souvent de jeunes enfants, à la suite de maladies. Peu après, un incendie survenu le 30 décembre 1650 dévaste le couvent : dix années d’effort partent en fumée, il faudra repartir à zéro.

Toutefois, ce qui donne à ce récit sa vraie force, ce sont les péripéties intérieures, le récit d’une rencontre et d’une fréquentation corps et âme avec l’invisible, « le divin Époux » ou « le Verbe incarné ». Relation de 1654 est l’histoire d’une passion spirituelle qui est tout autant une histoire d’amour : tantôt, ce sont des « caresses » et des « baisers sur la bouche », tantôt, des souffrances « pires que la mort la plus cruelle ». La certitude d’une véritable fusion avec l’« Époux » se heurte parfois à un doute terrible : tout cela n’est-il qu’illusion, le démon la possède-t-il, comme on l’a raconté au sujet des religieuses de Loudun ?

Marie doit punir son orgueil, châtier son corps, admettre qu’elle n’est qu’une « personne de néant ». Pourtant, raconter ce qu’elle vit, développer des prodiges d’introspection, exposer toutes les nuances de son « commerce amoureux » avec Dieu, n‘est-ce pas contredire presque scandaleusement son désir d’humiliation et d’anéantissement ?

Sans doute, mais son désir d’écrire est irrépressible et on y sent bien davantage qu’un souci d’édifier. « Folle de Dieu », comme la définit le beau documentaire-fiction de Jean-Daniel Lafond (ONF, 2008), Marie de l’Incarnation aura aussi connu la passion d’écrire, et c’est une belle et grande folie, qui déborde les questions morales et nous fait habiter, le temps d’un livre, tout le tumulte et tous les paradoxes de l’âme humaine.

Relation de 1654

Marie de l’Incarnation, présentée par Alessandra Ferraro, « Boréal Compact », Montréal, 2016, 264 pages

Marie de l’Incarnation Femme d’affaires, mystique et mère de la Nouvelle-France

Françoise Deroy-Pineau, Bellarmin/Fides, Montréal, 1999, 295 pages



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