«Mon pays de prédilection»

Jules Verne a relativement peu voyagé et n’a passé que 24 heures au Canada, aux chutes Niagara, profitant d’un bref séjour aux États-Unis en 1867. D’où lui vient donc son savoir sur le Canada, s’il n’est pas de première main? 
Illustration: Tiffet Jules Verne a relativement peu voyagé et n’a passé que 24 heures au Canada, aux chutes Niagara, profitant d’un bref séjour aux États-Unis en 1867. D’où lui vient donc son savoir sur le Canada, s’il n’est pas de première main? 

Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés d’histoire le défi de décrypter un thème d’actualité à partir d’une comparaison avec un événement ou un personnage historique.

Auteur majeur du patrimoine littéraire mondial, Jules Verne (1828-1905) a marqué — et continue de marquer — les imaginaires collectifs avec ses Voyages extraordinaires. On l’associe spontanément à l’exploration géographique, au voyage ferroviaire et maritime, à des machines fabuleuses ou encore à l’audace de ses héros, très souvent britanniques. Or, par son intérêt pour les nationalités et les cultures étrangères, Verne est un romancier exceptionnel dans le paysage littéraire français de son temps, et le Canada est pour lui, en particulier, son « pays de prédilection », tel qu’il le confie à son éditeur, Hetzel, dans une lettre de 1887.

Outre Alfred de Vigny, Verne est probablement le seul auteur majeur français du XIXe siècle qui se soit véritablement intéressé au Canada. Il publie trois romans « canadiens » et met en scène, ailleurs dans son œuvre, des personnages franco-canadiens, diffusant un imaginaire géographique, historique et humain qui contribuera à fixer pour longtemps certaines des représentations du Canada aux yeux des Européens.

Verne publie ainsi Le pays des fourrures en 1872-1873, récit d’une expédition de la Compagnie de la Baie d’Hudson vers la mer Arctique ; Famille-sans-nomen 1889, roman historique sur les rébellions des Patriotes de 1837-1838 ; et enfin Le volcan d’or de manière posthume en 1906, qui met en scène la ruée vers l’or au Klondike et un conflit territorial entre Canadiens et Américains. On le voit, ce Jules Verne canadien est bien le romancier habitué au voyage et à l’exploration, mais il est aussi, dans une part moins connue aujourd’hui de son œuvre, un auteur qui s’intéresse à l’histoire et aux conflits politiques.

Or, Verne est lui-même casanier. Il a relativement peu voyagé et n’a passé que vingt-quatre heures au Canada, aux chutes Niagara, profitant d’un bref séjour aux États-Unis en 1867. D’où lui vient donc son savoir sur le Canada, s’il n’est pas de première main ? La question mérite d’être posée, afin de saisir comment la France se représente un pays qui la renvoie à sa propre histoire et à son passé colonial en territoire nord-américain.

Pour le comprendre, il faut revenir à sa méthode de travail. Comme ce fut le cas au cours de la préparation de la plupart des récits des Voyages extraordinaires, Verne est un lecteur boulimique. Tout son savoir sur la géographie, l’histoire et les mœurs des pays qu’il décrit dans son œuvre lui provient de sources livresques ainsi que de la presse contemporaine, tant quotidienne que périodique.

Pour Famille-sans-nom, il puise abondamment dans l’Histoire du Canada que publie Eugène Réveillaud en 1884, mais, phénomène très rare pour un Français de son temps, il s’intéresse aussi aux historiens canadiens : François-Xavier Garneau et Louis-Napoléon Carrier. De plus, les romans de James Fenimore Cooper, jouissant d’une grande popularité en France depuis la parution du Dernier des Mohicans en 1826, nourrissent son imaginaire et le rendent très sensible à la cohabitation des colons européens avec les peuples autochtones.

Utopiste heureux

 

Verne est l’exact contemporain de la première ère médiatique, qui transforme profondément les sociétés occidentales au XIXe siècle et qui permet aux lecteurs de satisfaire leur soif de curiosité. À l’époque de Verne, un grand nombre de périodiques d’exploration géographique, de bulletins de sociétés savantes et de journaux maritimes et coloniaux sont offerts à l’abonnement, tandis que la tradition du récit de voyage évolue vers la pratique du reportage dans la grande presse d’information. Le romancier est ainsi abonné au Tour du Monde dès son lancement en 1860 par l’éditeur Hachette. Cet hebdomadaire propose plusieurs reportages géographiques et humains consacrés au Canada, comme de nombreux autres récits qui l’inspireront pour ses romans.

Verne affiche dans plusieurs romans une tendance à créer des utopies qui ne vont pas dans le sens de l’histoire. On peut ainsi considérer les premiers Voyages extraordinaires comme un grand pont érigé entre les cultures francophones et anglophones, si bien que, dans Vingt mille lieues sous les mers (1869), un personnage canadien s’impose comme la figure emblématique de cette réconciliation romanesque.

Ned Land, le harponneur prisonnier du Nautilus aux côtés du professeur Aronnax, est l’incarnation symbolique du Canadien dans la première partie de l’œuvre vernienne, et plus précisément du Québécois, au sens que ce mot avait au XIXe siècle : un habitant de la ville de Québec. Pour un lecteur canadien, la question qui se pose spontanément est bien entendu de savoir si ce personnage est francophone ou anglophone, mais cette alternative n’existe pas dans la construction symbolique de Verne. Le Canadien converse dans « la vieille langue de Rabelais », mais jure et chante en anglais. Il est, avant l’heure, une forme de figuration fantasmatique de l’identité canadienne que ne désavoueraient pas les plus ardents fédéralistes d’aujourd’hui.

Or, vingt ans après, rien ne va plus dans cette harmonieuse conciliation des identités nationales. Dans Famille-sans-nom, le désir de liberté qui était celui de Ned Land cherchant désespérément à fuir le Nautilus (lui qui « risquerait tout pour pouvoir entrer dans une taverne de son pays ») en viendra à caractériser l’ensemble de la collectivité franco-canadienne, prisonnière de l’Empire britannique.

Verne est l’exact contemporain de la première ère médiatique, qui transforme profondément les sociétés occidentales au XIXe siècle et qui permet aux lecteurs de satisfaire leur soif de curiosité.

Dans les deux décennies qui séparent ces romans, Verne a manifestement cessé de croire à la réconciliation des nations ennemies et voit désormais le Canada comme un lieu tragique où l’élément français est injustement malmené par l’anglais. Il demeure toutefois un utopiste heureux dans la mesure où Famille-sans-nom propose une réconciliation symbolique entre les Français et les Amérindiens cette fois, qui s’y unissent pour fonder une cultureinédite. L’utopie est désormais celle de la coexistence féconde entre les Canadiens et les nations autochtones, comme l’illustrent les personnages de maître Nick, un notaire d’origine huronne, et de son apprenti « pure laine » Lionel Restigouche.

Voyage accéléré

 

À la fin du XIXe siècle, le temps est révolu où le Canada se traversait en de longues semaines. Cette accélération du voyage à travers le pays coïncide avec la ruée vers l’or, ouvrant une série culturelle qui a beaucoup marqué l’imaginaire occidental, depuis The Call of the Wild de Jack London (1903) jusqu’au Gold Rush de Charlie Chaplin (1925).

Significativement, Verne base donc l’action de l’un de ses derniers romans, Le volcan d’or, dans le Klondike. Exploitant la fascination des contemporains pour les images de processions de mineurs dans les contrées glacées et par les récits des conflits qui découlent de la recherche de l’or, le roman raconte l’aventure de deux cousins montréalais, semblables par certains aspects à Ned Land, puisqu’ils sont issus d’un métissage nord-américain qui ne cesse de fasciner Verne : Summy Skim et Ben Raddle sont nés tous deux d’une mère canadienne-française, mais Skim a un père canadien-anglais et Raddle, un père américain. Profondément retouchée par Michel Verne (le fils de Jules), la version publiée en 1906 chez Hetzel est très éloignée de celle composée par l’auteur des Voyages extraordinaires. C’est la version de Jules Verne que nous donnerons bientôt à relire.

Même les moins populaires des romans verniens se sont révélés influents, pour plusieurs raisons et notamment parce que Verne est un écrivain pour écrivains, apprécié tant de Guillaume Apollinaire que d’Ian Fleming, tant d’Edgar P. Jacobs que d’Alan Moore, de sorte que son imaginaire a migré directement de ses œuvres à celle de plus d’un successeur. On peut ainsi se demander si le personnage de Ned Land ne continue pas à influencer la conception que les Français se font des Québécois, par exemple s’il n’est pas à l’origine, chez Marcel Proust, de la passion du baron de Charlus pour les aviateurs canadiens dans Le temps retrouvé, ou encore si le Canada des Voyages extraordinaires n’est pas le pays à la rencontre duquel s’est lancé Louis Hémon, hanté par une typologie canadienne à laquelle Jules Verne aura beaucoup contribué.

Occupant de vastes étendues sauvages et glaciales, les habitants du pays des fourrures seraient régulièrement en proie aux attaques d’ours polaires, se déplaceraient en traineaux, emprunteraient leur mode d’existence aux Premières Nations, qu’ils côtoieraient harmonieusement. De plusieurs manières et d’un bout à l’autre de son œuvre, le Canada de Jules Verne demeure une utopie compensatoire.

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