Ode à la joie d’exister

Nous retrouvons Andrée Ferretti comme étudiante en philosophie à l’Université du Québec à Montréal au milieu des années 1970. C’est là qu’elle sera touchée par Baruch Spinoza (1632-1677), ce philosophe qui soutenait que la nature et la vie se développent sans cause finale, sans finalité extérieure. L’être persévère dans son être.
Illustration: Tiffet Nous retrouvons Andrée Ferretti comme étudiante en philosophie à l’Université du Québec à Montréal au milieu des années 1970. C’est là qu’elle sera touchée par Baruch Spinoza (1632-1677), ce philosophe qui soutenait que la nature et la vie se développent sans cause finale, sans finalité extérieure. L’être persévère dans son être.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Décidément, chaque génération traverse des temps difficiles. Aujourd’hui, le réchauffement climatique assombrit notre horizon. Il y a urgence, mais le rêve ancestral de vivre en harmonie avec la nature ne saurait guider la conduite humaine. Karl Marx avait été clair : « Ni la nature au sens objectif ni la nature au sens subjectif n’existent immédiatement d’une manière adéquate à l’être humain. »

L’avertissement vaut pour les écolos spiritualistes ou matérialistes. Comble de malchance, un virus prolifère et mute. Là, c’est au tour du rêve scientiste, typiquement moderne, de s’effondrer. Pour deux raisons. Les sciences naturelles ne peuvent anticiper tous les débordements de la vie, et l’organisation de la vie humaine relève d’abord de la politique. Quant au rêve des contemporains d’une communication sans contrainte, l’air raréfié des sommets fait trop peur. On préfère rester dans le camp de base. On se croit malin en décryptant les intérêts de chacun, mais on reste nul dans la recherche d’une vérité partagée. On en devient pessimiste ou intransigeant, naviguant au mieux au ressenti, au pire au ressentiment. Bref, nous vivons encore une autre crise de l’avenir.

Pour entrevoir un renouveau par-delà l’affligeant malaise civilisationnel qui a toujours miné la solidarité entre les humains, je pense à relire les écrits de la militante indépendantiste et écrivaine Andrée Ferretti. Née en 1935, elle fêtera ses 87 ans le 6 février. J’aime lire et entendre Andrée Ferretti. Comme tant d’autres, j’admire sa liberté de parole, sa façon de répliquer à notre inconsistance nationale et, peut-être plus encore, ce que je voudrais ici souligner, sa manière de surmonter l’universelle difficulté d’être, selon ses mots.

Bien qu’elle ait grandi en temps de guerre et sous le joug d’un régime politique aliénant, Andrée Ferretti a toujours vécu en femme libre. Certes, elle ne fut pas la seule à y parvenir. Toutefois, de manière exemplaire, elle a su mettre en lumière l’expérience des expériences libératrices : celle qui fait découvrir la joie d’exister. À l’oral comme à l’écrit, sa parole est un souffle de vie et son vocabulaire est un constant hommage à l’ardent désir humain : aimer, s’émerveiller, jouir, faire plaisir, se réjouir. Elle persiste et signe. Savoir qu’il n’y a pas d’absolu, mais continuer à lutter. Elle ne craint personne. Ne jamais prendre une posture de victime. Elle sait où elle va. Savoir la vanité de l’aventure humaine, mais vouloir mieux que jamais changer la vie. Comment expliquer une telle qualité de présence et d’ouverture au monde ?

Le tournant des années 1960

Au cours des années 1960, la société québécoise est en pleine éclosion. Comme dans plusieurs autres régions du monde, la jeunesse s’émancipe. Andrée Ferretti suit alors les conférences de l’historien Maurice Séguin, travaille avec le poète Gaston Miron, fréquente l’écrivain Hubert Aquin, milite avec Guy Sanche et Pierre Bourgault, participe à un grand mouvement social, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Imaginez, elle veut que le Québec devienne un pays indépendant !

On connaît la suite : des nationalistes craindront sa radicalité ; des fédéralistes signeront son arrestation arbitraire en octobre 1970 et des socialistes se sentiront débordés sur leur gauche (car il ne s’agit pas tant de prendre le pouvoir que de s’en libérer).

Au royaume des roitelets, Ferretti bouleverse parce qu’elle s’exprime en toute franchise. Hélène Pedneault l’avait bien compris : « Le jeu de Ferretti est toujours ouvert, elle agit en pleine lumière et tout le monde connaît le fond de sa pensée » (L’Aut’Journal, 15 novembre 2001).

La philosophie de Spinoza

Comme beaucoup de femmes de sa génération, Andrée Ferretti a très tôt quitté l’école. Elle s’est donc souvent présentée en autodidacte. C’est à moitié vrai, puisque nous la retrouvons comme étudiante en philosophie à l’Université du Québec à Montréal au milieu des années 1970. C’est là qu’elle sera touchée par Baruch Spinoza (1632-1677), ce philosophe qui soutenait que la nature et la vie se développent sans cause finale, sans finalité extérieure. L’être persévère dans son être.

Tout l’être est matière, écrira Ferretti pour résumer la pensée de Spinoza, aussi bien l’esprit humain que l’eau des mers et il obéit dans toutes ses composantes aux lois propres à chacune. Ainsi, chez l’humain, l’âme et le corps sont indissociables et la première ne peut exister en dehors du second, elle lui est immanente.

Et d’ajouter aussitôt : Pour moi, Spinoza définit l’esprit comme la conscience que l’humain a de son propre corps, associée à celle que l’esprit a de lui-même et qui le force à l’effort de se maintenir dans son existence (Fulgurance, PUL, 2016). Il s’agit donc de prendre la vie à bras-le-corps.

Illustration: Tiffet Née en 1935, la militante indépendantiste et écrivaine Andrée Ferretti fêtera ses 87 ans le 6 février.

Un regard anthropologique

En 1983, l’intellectuelle combattante publie un texte exceptionnel, Chair et langage. Dans un premier temps, Ferretti remonte à l’époque où les hommes et les femmes découvrirent l’amour, le sentiment pouvant unifier la prodigalité de la vie et la conduite humaine fondée sur la raison. L’amour en effet a ce pouvoir de mettre en échec, sans les brimer, les forces délirantes du corps pulsionnel d’un côté et, de l’autre, à accueillir, sans les transformer en instrument de domination, les contraintes du corps rationnel (revue Possibles, 1983, repris dans Fulgurance, PUL, 2016).

Mais, dans un deuxième temps, Ferretti montre que, troublés par leurs propres émois et par les débordements de la vie, nos ancêtres vont chercher à tout contrôler. Aux interdits fondamentaux s’ajouteront une répression inutile et une volonté malsaine de domination.

De quoi donc as-tu tellement peur, mon amour, pour céder à un tel désir de pouvoir ? La question retentit dans l’immense clairière qu’est la civilisation. La vie est débordement, alors notre peur de perdre le contrôle nous éloigne les uns des autres et nous entraîne, bien malgré nous, dans des rapports de soumission et de domination.

Soyons clair. Notre ingratitude envers le spasme de vivre est la principale source de nos positions de défense, de notre jalousie et de notre obsession à tout contrôler. La vie serait-elle trop dure à supporter ? Pendant que lesfemmes seront confinées à la sphère de la reproduction, les hommes utiliseront leur ingéniosité pour ériger des barricades et des systèmes de domination.

Cela dit, la féministe qui avait clamé, en 1966 dans un discours célèbre, que La Québécoise veut désormais être l’égale d’un homme libre n’est pas dupe. Elle ne fait pas l’erreur, en 1983, d’opposer au monde technique érigé par les hommes une prétendue jouissance [féminine] qui serait d’une plus intime proximité avec la nature. Pas de surenchère. Avec Ferretti, la guerre des sexes n’aura pas lieu.

Vie littéraire et joie d’exister

Ferretti va encore plus loin dans la conscience claire du phénomène humain. Au lieu de conclure à une malédiction de notre espèce, elle va plutôt montrer qu’il n’y a rien de plus libérateur que le plaisir d’exister. Tel est, me semble-t-il, le fil conducteur de sa vie comme de ses écrits.

En lisant le premier roman d’Andrée Ferretti, Renaissance en Paganie (L’Hexagone, 1987), il faut porter une attention particulière à Isis. Le personnage semble secondaire dans la trame romanesque, mais Isis n’y incarne pas moins la force subversive du bonheur de vivre. Dans notre monde déchiré, elle avait l’audace d’être heureuse et de l’afficher.

Dans L’été de la compassion (VLB, 2003), Isis va réapparaître sous le prénom de Béatrice, tombée dans la marmite de la joie quand elle avait trois ans.

C’est encore elle, la narratrice, qui philosophe dans Mon chien, le Soleil et moi : Je ne suis pas dans le monde une existence comme les autres […]. Je suis présente au monde, parce que pouvant le dire, je peux l’appréhender et le comprendre, agir sur lui (Éditions Trois-Pistoles, 2006). Oui, notre énergie vitale réside dans notre corps, mais nos choix de vie relèvent d’une parole, vive, vivifiante, faite pour la vie vivable. Oublions le vitalisme et le primitivisme, développons plutôt notre sensibilité.

Justement, dans Bénédicte sous enquête (VLB, 2008), la jeune héroïne s’émerveille en déambulant dans les marchés publics : je me laissais griser par les odeurs, puissantes ou délicates, de ces fruits gorgés de sucre. Elle veut comprendre pourquoi cette simple expérience sensible s’avère si exaltante. Le philosophe Baruch Spinoza revient parmi nous ! La plénitude que j’éprouvais, enfant, dans ces lieux grouillants de vie, de nécessité et de vérité conséquente, est une des pierres d’assise de mon propre système qui démontre que l’univers est immanent à lui-même, la Nature étant à la fois créatrice d’elle-même et de tout ce qui en découle nécessairement.

Plus tard, toujours habitée par une joie inébranlable, en dépit des tragédies collectives et des drames privés, cette Bénédicte revient sous la figure épanouie de Fleur des prés (Roman non autorisé, L’Hexagone, 2011). Elle rêve encore au jour où l’humanité jouira du bonheur d’être ce qu’elle est : indissociablement et harmonieusement corps et âme, chair et langage.

Aussi, la plus grande méprise serait de croire que l’héroïne des récits d’Andrée Ferretti est une romantique nationaliste. Car au-delà de sa contestation du système de domination, la rebelle cherchait à ôter de sa vue ce qui l’empêchait ainsi de jouir du plaisir de vivre (La vie partisane, L’Hexagone, 1990).

Bref : et si la joie d’exister était la preuve la plus tangible de notre consentement à la présence, non coupable, de soi et de l’autre sur cette terre ? L’unique façon de garder, malgré les embûches et les obstacles, l’horizon ouvert ?

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com.



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