Les animaux sont de ma race

Tom Regan  rappelle que  les animaux ont une vie au sens biographique et non seulement une vie biologique. Ils ne sont pas seulement « en » vie, mais  ils ont « une » vie.
Tiffet Tom Regan rappelle que les animaux ont une vie au sens biographique et non seulement une vie biologique. Ils ne sont pas seulement « en » vie, mais ils ont « une » vie.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Ces dernières années, la pression de groupes militants animalistes se fait de plus en plussentir dans la société. L’exemple ayant eu le plus d’écho au Québec est sans doute celui de l’occupation de la ferme Porgreg à Saint-Hyacinthe. Le 7 décembre 2019, 12 activistes du groupe Direct Action Everywhere s’introduisent dans une porcherie pour filmer les conditions dans lesquelles sont élevés les animaux. Les activistes, accusés d’entrée par effraction, sont actuellement en attente d’un jugement à la suite d’un procès tenu en octobre dernier.

Le groupe cherchait à faire connaître au public les torts que subissent les animaux dans ces lieux : cochons mal en point et avec des abcès, nourriture souillée par les excréments, mortalités de cochonnets, etc. Depuis le changement du statut juridique des animaux introduit sous le gouvernement Couillard en 2015 grâce à la Loi sur le bien-être et la sécurité de l’animal, on aurait pu croire à des changements majeurs qui empêcheraient ce genre de choses de survenir. Or, ce n’est pas le cas. Que faudrait-il faire alors ? C’est précisément ce à quoi s’intéresse l’éthique animale depuis des décennies.

Les droits des animaux

Ce qui préoccupe les philosophes en éthique animale est de savoir quelles sont nos obligations morales envers les animaux. Les animaux ont-ils des droits ? Si oui, lesquels, et si non, pourquoi ? Pour répondre à cela, il nous faut revenir à la théorie des droits des animaux. En 1983, le philosophe américain Tom Regan (1938-2017) écrit The Case for Animal Rights (traduit en français par Les droits des animaux) en réponse à la théorie utilitariste de Peter Singer, incapable selon lui d’assurer des protections fortes aux animaux. Si Singer défendait déjà une éthique axée sur les intérêts des animaux, comme l’intérêt à ne pas souffrir et l’intérêt à vivre pour certains, c’est toutefois Regan qui ira au bout de cette logique. Dans son livre, il rédige une théorie originale en reprenant l’approche déontologique en éthique tout en s’opposant à l’idée kantienne selon laquelle nous n’avons aucun devoir direct envers les animaux, mais seulement envers les humains, car seuls les êtres rationnels seraient dignes de considération morale.

Pour Regan, au contraire, nous avons des devoirs directs envers eux. Nous devons les voir comme des individus à part entière, car ils sont les « sujets-d’une-vie ». Il écrit à ce propos : « Être le sujet-d’une-vie implique plus qu’être simplement en vie : les individus sont sujets-d’une-vie s’ils ont des croyances et des désirs ; une perception, une mémoire et un sens du futur, y compris de leur propre futur ; une vie émotionnelle ainsi que des sentiments de plaisir et de douleur ; des intérêts préférentiels et de bien-être ; l’aptitude à [entreprendre] une action à la poursuite de leurs désirs et de leurs buts ; une identité psychophysique au cours du temps ; et un bien-être individuel, au sens où la vie dont ils font l’expérience leur réussit bien ou mal, indépendamment logiquement de leur utilité pour les autres. »

Photo: Tiffet Tom Regan

Regan rappelle que les animaux ont une vie au sens biographique et non seulement une vie biologique. Ils ne sont pas seulement en vie, mais ils ont une vie.

 

De même, ils ne sont pas seulement dans le monde, mais conscients du monde, puisqu’ils en font l’expérience subjective vécue mentalement. Ce qui arrive leur importe, car ça leur arrive à eux. Chaque individu n’est pas quelque chose, mais quelqu’un. Derrière chaque être unique, il y a une histoire. Le philosophe dira aussi que les sujets-d’une-vie possèdent une valeur inhérente, c’est-à-dire que chaque individu existe pour son propre bien et non de façon instrumentale pour les finalités humaines. Tous les individus que nous pouvons désigner comme sujets-d’une-vie de conscience devraient être traités avec respect. Ne pas les traiter comme de simples ressources pour notre bénéfice devient alors une nécessité. C’est ce principe de respect qui le conduira à défendre l’idée que les animaux ont certains droits, notamment de ne pas être exploités et de ne pas être tués sans nécessité.

Torts et bénéfices

 

Dans son livre, Regan explique également les torts et les bénéfices que les animaux peuvent connaître. Les torts que nous pouvons leur causer prennent deux formes. Nous pouvons leur infliger des souffrances physiques (en leur coupant le bec ou la queue et en les entassant par milliers dans les élevages) et des souffrances psychologiques (en séparant les petits de leur mère et en les laissant dans la solitude). Nous pouvons également leur infliger des privations, comme de leur liberté (en les enfermant dans des cages puis en les attachant) ou même de leur vie (en les tuant pour nous nourrir, pour faire de la science ou pour le plaisir).

La souffrance n’est pas la seule question qui intéresse Regan. Pour lui, la mise à mort des animaux n’est pas une question secondaire, puisque les tuer implique certes de mettre fin à leur vie, mais aussi de les priver des bénéfices qu’ils pourraient en retirer et qui sont perdus, à jamais.

Ces bénéfices sont ces occasions de profiter de leur existence : que ce soit par le fait de bien manger et de boire, de socialiser, de jouer, de se baigner, de voler, de prendre des bains de sable, de s’accoupler, de prendre soin des petits, etc. Ces occasions diffèrent bien sûr selon les espèces et même selon les individus, mais elles peuvent se concrétiser si nous n’en privons pas les animaux. La mise à mort est donc vue comme un tort, une perte irréparable.

Il peut toutefois exister des exceptions, comme la légitime défense contre un humain ou un animal qui menace notre vie. Un autre exemple que donne Regan est celui d’un animal âgé et très malade que nous ne pouvons délivrer de la souffrance autrement que par l’euthanasie, c’est-à-dire en lui donnant une « bonne mort ». Dans ce cas précis, la mise à mort ne pose pas de problème, car nous respectons la préférence de l’animal de ne plus souffrir. Autrement, comme pour les droits de l’homme, la règle de ne pas tuer devrait s’appliquer universellement.

Objections et réponses

 

Plusieurs philosophes ont rétorqué que les animaux ne peuvent avoir de droits puisqu’ils ne peuvent respecter les nôtres. Regan rappela que plusieurs humains, comme les jeunes enfants et les personnes ayant un handicap mental sévère, ne le peuvent guère plus et nous ne les traitons pas comme de simples moyens. Selon lui, il nous faut distinguer les « agents moraux » des « patients moraux ». Les agents moraux sont les individus capables de réfléchir de façon éthique à leurs actions et de les réviser. Les patients moraux, au contraire, n’ont pas cette aptitude puisqu’ils ne comprennent pas les termes de la morale. Cela ne signifie pas qu’ils n’ont pas de droits. Les agents moraux ont des devoirs directs envers ces derniers, pouvant connaître des torts impliquant le respect de leurs droits, que ce soit des enfants, des personnes handicapées ou des animaux.

Une autre objection récurrente est que les animaux ne sont pas conscients ; ils ne peuvent donc pas subir un tort moral. Cette croyance plutôt contre-intuitive est discréditée par les récentes recherches scientifiques qui nous permettent de préciser la portée de cette théorie. La Déclaration de Cambridge sur la conscience de 2012 reconnaît que tous les animaux vertébrés sont dotés de conscience. Nous savons donc que non seulement les mammifères et les oiseaux sont conscients, mais aussi les amphibiens, les reptiles, les poissons et même certains invertébrés, comme les pieuvres. Nous pouvons dire qu’ils sont sujets-d’une-vie, ce qui suffit à leur accorder des droits selon la théorie de Regan. Bien que nous ignorions exactement où tracer la ligne dans le règne animal, cela ne nous empêche guère d’accorder des droits aux animaux que nous identifions déjà comme sujets-d’une-vie.

Un nouvel abolitionnisme

 

Selon la théorie de Regan, la défense des droits des animaux est une obligation morale. Pour le philosophe, il ne s’agit pas de réformer l’exploitation animale en recourant à de meilleures techniques d’élevage et d’abattage, mais bien d’abolir l’exploitation animale institutionnalisée. Les animaux n’étant plus vus comme des ressources, leur commerce devrait être interdit. Comme l’écrit Regan, « il est impossible de changer des institutions injustes en se contentant de les améliorer ». Ce ne sont pas les détails qui posent problème, c’est le système qui considère les animaux comme des êtres inférieurs dont on peut disposer à notre guise. Pour faire un parallèle, du point de vue de l’histoire longue de l’humanité, pensons au fait que la remise en cause de l’esclavage et du sexisme n’est apparue que récemment. Les mœurs ne sont donc pas figées, elles évoluent. Peut-être bien que les prochaines générations jugeront les nôtres intolérables.

Nos sociétés occultent les problèmes profonds que posent les abattoirs, la chasse, la pêche, l’expérimentation animale ou les zoos. S’élevant contre cette indifférence, Regan a le mérite d’avoir posé les fondations philosophiques d’une théorie des droits prônant une éthique de non-violence universelle.

Avant tout symbolique, la loi de 2015 demeure insuffisante pour assurer le respect des droits des animaux. Il faut aller plus loin et bâtir un mouvement abolitionniste comme tentent de le faire les activistes qui pénètrent illégalement dans les élevages et les abattoirs afin de nous mettre face au sort que nous infligeons aux animaux. Bien que l’histoire de nos relations avec les animaux ne nous invite guère à l’optimisme, on peut espérer qu’un jour la morale transcendera la barrière de l’espèce humaine. L’avenir est ouvert : il nous revient de définir ce qu’il sera.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo, rendez-vous sur nos plateformes numériques.

 



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