Pour l’acceptation des désignations non binaires

Dans Vérité et mensonge au sens extramoral (1896, rédigé en 1873), Nietzsche explique qu’on ne connaît pas les choses telles qu’elles sont, mais seulement comme notre cerveau les interprète.
Photo: Illustrations Tiffet Dans Vérité et mensonge au sens extramoral (1896, rédigé en 1873), Nietzsche explique qu’on ne connaît pas les choses telles qu’elles sont, mais seulement comme notre cerveau les interprète.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

À l’Assemblée nationale, les parlementaires étudient présentement un projet de loi qui permettra aux personnes trans de changer leur marqueur de sexe sur leur acte de naissance. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a inscrit l’expression de genre comme motif de discrimination, et « mégenrer » — c’est-à-dire ne pas respecter les pronoms et accords désirés par une personne — de façon répétée peut maintenant être considéré comme une forme de harcèlement. De l’autre côté de l’Atlantique, le dictionnaire Le Robert a intégré dans ses pages le pronom « iel ». Ce sont autant d’occasions de revenir sur un débat qui fait de plus en plus de bruit au fur et à mesure que les LGBTQ+ prennent leur place dans la société, c’est-à-dire l’utilisation d’un langage non binaire pour décrire les personnes ne s’identifiant à aucun des deux genres traditionnels et les personnes intersexuées.

Pour certains, l’emploi de mots comme « frœur » défigure la langue française et brime la liberté en forçant à utiliser des néologismes auxquels les oreilles ne sont pas encore habituées. On entend aussi dire qu’ajouter aux formulaires une troisième case à côté des cases « homme » et « femme », c’est mentir, car il n’y aurait que deux sexes, pas un de plus ni de moins. Remplacer les mots « père » et« mère » dans les documents de l’état civil provoque aussi l’indignation de personnes craignant qu’on fasse par là disparaître une partie essentielle de leur identité citoyenne. La transgression des catégories traditionnelles ne serait donc que mensonge et dérive postmoderniste.

La tradition occidentale est fondée sur un récit de la Création où le monde commence par la séparation de deux contraires, la lumière et les ténèbres (Genèse 1, 4). Les langues européennes distinguent deux contraires au sein de l’humanité, l’homme et la femme, une distinction que presque toutes les langues romanes imposent, même aux objets inanimés. Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900) peut nous aider à fluidifier ces catégories mentales.

Notre penseur est lui-même un créateur qui échappe aux catégories traditionnelles. Son talent, pour reprendre l’expression de Peter Sloterdijk, est centauresque, car son œuvre est une mixture inimitable des langages de la musique, de la philologie et de la philosophie. « À présent science, art et philosophie croissent en moi simultanément, au point que, de toute manière, j’engendrerai quelque jour un Centaure », écrit-il à un ami dans les années 1870.

Le perspectivisme de Nietzsche

Pour le Nietzsche de l’époque de La naissance de la tragédie (1872), la réalité est un devenir absolument insaisissable. Ce qu’on croit être le « monde réel » n’est que la projection de catégories figées de l’esprit humain sur les flots du devenir. Autrement dit, il n’existe pas de « faits » parfaitement objectifs, mais seulement des interprétations. La seule « objectivité » possible, écrit Nietzsche dans la Généalogie de la morale (1887), est une somme de perspectives particulières et qui ne sont jamais neutres : « Il n’y a de vision qu’en perspective, de “connaissance” que perspectiviste ; et plus nous laissons parler les affects sur une chose, plus nous savons faire varier les regards chaque fois différents sur la même chose, plus notre “concept” de cette chose, notre “objectivité” seront complets. Mais éliminer toute volonté, suspendre les affects sans exception, à supposer que nous le puissions ; comment ne serait-ce pas la castration de l’intellect ? » Nietzsche veut nous libérer des représentations limitées du langage et de la culture, car ces représentations sont beaucoup trop humaines, c’est-à-dire mensongères.

L’origine métaphorique des concepts

Dans Vérité et mensonge au sens extramoral (1896, rédigé en 1873), Nietzsche explique qu’on ne connaît pas les choses telles qu’elles sont, mais seulement comme notre cerveau les interprète. Le concept est toujours une transposition. Son origine est une représentation construite par le cerveau et non pas une réalité objective. Pourquoi cela ? Réponse de Nietzsche : parce que la conscience humaine est incarcérée dans un corps. Tout contact avec le monde lui parvient par l’intermédiaire de ce corps sous forme d’excitations nerveuses. Prenons l’exemple de la vision d’un objet. L’intellect, en tant que pulsion créatrice, synthétise une image à partir de l’ensemble des excitations nerveuses en provenance des yeux. Cette image est ensuite convertie en son : nous avons alors un mot qui peut être prononcé ou symbolisé par écrit. Le langage n’est pas en contact direct avec la réalité, c’est la métaphore d’une métaphore, le substitut d’un substitut. « Transposer une excitation nerveuse en image ! Première métaphore. L’image à son tour transformée en un son ! Deuxième métaphore. Et chaque fois, saut complet d’une sphère à une autre, tout à fait différente et nouvelle. »

Photo: Illustrations Tiffet Pour le Nietzsche de l’époque de La naissance de la tragédie (1872), la réalité est un devenir absolument insaisissable. Ce qu’on croit être le « monde réel » n’est que la projection de catégories figées de l’esprit humain sur les flots du devenir.

Appliquons la critique nietzschéenne à la question du genre. Le mot « femme » désigne une liste de critères anatomiques (auxquels on a un accès plus courant qu’aux chromosomes…) qu’on présume consonants et associés à des caractéristiques comportementales culturellement déterminées. Mais il ne s’agit là que d’une interprétation parmi une infinité d’interprétations possibles. En effet, le modèle binaire des sexes et des genres est une interprétation, un point de vue partiel sur la réalité, souvent motivé par le désir d’assigner à chaque personne un rôle clair et déterminé au sein d’une société. La réalité est cependant beaucoup plus complexe que ne le présume le modèle binaire. De quel sexe est une personne avec des chromosomes sexuels XY qui naît avec un vagin et des testicules atrophiés ? Si on dit que c’est un homme, on se trouve à dire qu’il est possible d’être un homme qui possède un vagin. Si on dit que c’est une femme, alors on doit admettre qu’on peut être une femme et posséder un chromosome Y. Si on dit que c’est une personne intersexuée, on ne peut plus dire que le sexe constaté à la naissance sera certain, car à la naissance, tout ce qu’on observera, ce sera un vagin. Les médecins se servent actuellement de cinq critères pour déterminer le sexe d’un nouveau-né : les chromosomes, les hormones, les gonades, les organes génitaux internes et les organes génitaux externes. Les cinq critères ne sont pas toujours consonants. On parle d’intersexuation lorsqu’au moins un critère est en dissonance par rapport aux autres. Le nombre de combinaisons possibles est très élevé. Le critère « organe génital externe » est particulièrement source d’ambiguïté. À partir de quelle longueur un clitoris cesse-t-il d’être un clitoris et devrait-il plutôt s’appeler un pénis ? Déterminer des critères, c’est interpréter, ferait probablement remarquer Nietzsche. Certes, si, chaque fois qu’on parlait des chromosomes sexuels, il fallait préciser toutes les combinaisons non traditionnelles, on alourdirait le processus au point de nuire à la production scientifique déjà difficile à faire progresser. Mais il faut reconnaître qu’il existe d’autres combinaisons qui font que la binarité ne concerne que la majorité des cas, pas la totalité. On s’éloigne d’une compréhension « objective » ou « scientifique » lorsqu’on cherche à enfermer « du radicalement fluctuant » dans un système de catégories binaires et figées.

Être conscient que tous nos concepts sont des interprétations humaines impose une dose de modestie épistémique ; entendre parler de la définition « réelle » et « objective » de la notion de femme devrait rendre sceptique. Refuser de dire qu’une femme trans est une femme ou qu’il y a plus que deux genres est, dirait Nietzsche dans son langage de médecin de la culture, un symptôme d’idolâtrie conceptuelle.

La mythologie du langage

Nietzsche, malgré ses malheureux moments de misogynie, nous aide à prendre conscience que les revendications linguistiques des personnes trans, intersexuées et non binaires sont légitimes. Dans Le voyageur et son ombre (1879), le philosophe nous fait remarquer que les mots et les idées nous mènent à nous représenter constamment les choses comme plus simples qu’elles ne le sont et qu’« il y a, caché dans le langage, une mythologie philosophique qui à chaque instant reparaît, quelque précaution qu’on prenne ». La langue française impose la mythologie d’un monde où les êtres inanimés ont un genre et où toute l’humanité se divise entre hommes et femmes, sans que la traversée d’un genre à l’autre soit possible.

Les contempteurs du pronom « iel » rétorqueront peut-être que, si l’on est incapable de fixer objectivement la différence entre un homme et une femme, il y a un risque de dérives postmodernistes, qu’on voudra nous faire croire que les faits biologiques ne sont que des constructions sociales, que les droits des femmes seront menacés. Comme si toute l’humanité pouvait se ranger dans deux compartiments conceptuels étanches : l’homme et la femme. Comme si la différence sexuelle était la différence fondamentale, génératrice de tout. Comme si l’existence d’une majorité écrasante était une raison suffisante pour rendre invisible la minorité qui ne se plie pas au paradigme, d’origine biblique, de la binarité des sexes et des genres. Or la réalité ne nous doit absolument rien. Inévitablement, nous projetons des catégories mentales sur elle pour être capables de réfléchir, et pour nous donner une impression de stabilité, ajouterait sans doute Nietzsche. Sans tomber dans le relativisme, il faut être conscient que ces catégories mentales ont une origine métaphorique. C’est pour cela que, depuis toujours, le sens des mots évolue et que des néologismes apparaissent. L’introduction d’un nouveau pronom dans Le Robert pose un défi linguistique qui pourrait avoir son intérêt, si c’est vraiment ce que souhaite le monde francophone. Parce qu’en définitive, l’ultime juge de la pertinence d’un mot, ce sont les locuteurs qui décident de l’utiliser ou non.

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