L’éducation à la citoyenneté pour apprendre à être des adversaires

Pour mobiliser les émotions dans la lutte politique, il est nécessaire de faire la distinction entre les émotions collectives et individuelles, ainsi qu’entre les émotions morales et politiques.
Illustration: Tiffet Pour mobiliser les émotions dans la lutte politique, il est nécessaire de faire la distinction entre les émotions collectives et individuelles, ainsi qu’entre les émotions morales et politiques.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Des craintes d’endoctrinement, une refonte non nécessaire, un programme idéologique : les critiques se sont multipliées envers le cours Culture et citoyenneté québécoise, dont l’introduction est prévue en 2023. En revanche, le projet a été salué par plusieurs qui n’avaient pas manqué de contester le cours qu’il doit remplacer, celui d’Éthique et culture religieuse (ECR).

D’aucuns ont apprécié qu’un des volets du nouveau cours soit consacré à l’éducation à la citoyenneté. Bien qu’on ait dit que cette matière était déjà enseignée, elle n’était en réalité qu’effleurée dans le cours d’ECR et son volet Histoire et éducation à la citoyenneté.

La pensée de la philosophe contemporaine belge Chantal Mouffe apporte un éclairage pertinent sur ce que devrait être l’éducation à la citoyenneté. La professeure de théorie politique à l’Université de Westminster a avancé des propositions novatrices sur la placedu politique, sur le conflit en démocratie et sur l’importance des émotions en politique.

Conflit et démocratie

La philosophe ne souscrit pas à la conception libérale de la démocratie. À la démocratie délibérative, elle oppose un autre modèle, une démocratie « radicale et plurielle » qui ne repose plus sur l’antagonisme, mais sur ce qu’elle désigne comme l’agonisme.

Partageant la même étymologie grecque, les deux termes, pour Mouffe, renvoient au conflit, mais dans des ordres différents. Alors qu’un conflit antagoniste oppose des ennemis qui veulent en principe l’anéantissement de l’autre, le conflit agoniste met en jeu des adversaires qui sont certes en contradiction, qui se livrent à un combat pour des idées, mais qui, en vertu d’un accord tacite, reconnaissent lalégitimité, pour l’un ou l’autre des camps, de défendre ses positions.

Le conflit n’est donc pas une tare de la démocratie, mais bien un de ses éléments constitutifs. Selon Mouffe, nier cette réalité, abandonner les oppositions, comme le clivage gauche-droite, a des effets pervers. Au lieu « de pacifier la société comme certaines personnes l’avancent, cela contribuerait plutôt à créer un terreau fertile pour la montée de mouvements d’extrême droite » ou, pire encore, à conduire à l’émergence de conflits qui ne peuvent être négociés dans le cadre d’une politique démocratique. C’est notamment pour ces raisons que la philosophe est en faveur de la revitalisation d’un réel clivage idéologique, d’un affrontement politique agoniste.

L’accent que Mouffe met sur le conflit, qui est au cœur de sa pensée, peut servir au débat sur la refonte du cours Éthique et culture religieuse. En plaçant au centre de la démocratie le conflit politique, la forme que doit prendre l’éducation à la citoyenneté se précise. Il n’est plus question de développer des compétences pour éviter le conflit ou encore d’enseigner la médiation. Cela implique plutôt d’apprendre aux élèves du primaire et du secondaire à devenir des adversaires, de les préparer à l’engagement politique.

Illustration: Tiffet La pensée de la philosophe contemporaine belge Chantal Mouffe apporte un éclairage pertinent sur ce que devrait être l’éducation à la citoyenneté.

L’apprentissage du conflit repose toutefois sur un « consensus éthicopolitique autour de valeurs de liberté et d’égalité ». La philosophe estime que ce consensus est essentiel pour que la politique ne sombre pas dans l’affrontement entre ennemis. Bien que la signification de ces valeurs de liberté et d’égalité puisse faire l’objet de divergences de vues, la reconnaissance de leur nécessité est essentielle. En effet, le consensus sur la « frontière entre ce qui est légitime et illégitime est toujours le résultat d’une négociation collective ».

Ce qui ne fait pas l’objet du consensus se retrouve donc dans le champ dupolitique et peut être débattu dans l’arène de la politique. Mouffe reprend ici une typologie classique entre le et la politique en lui assignant des définitions bien précises. Par le politique, elle fait référence « à la dimension d’antagonisme inhérente aux sociétés humaines, un antagonisme qui peut prendre plusieurs formes et qui peut émerger dans diverses relations sociales ». La politique, pour sa part, renvoie « à un ensemble de pratiques, discours et institutions qui cherchent à établir un certain ordre et qui organisent la coexistence humaine ». Les deux notions sont intrinsèquement liées, et faire abstraction de l’une d’entre elles — le politique étant souvent absent de la matière d’un cours d’éducation à la citoyenneté — empêche une réelle compréhension des phénomènes sociaux.

Ce genre d’apprentissage à la citoyenneté ne peut se résumer à une simple transmission de connaissances relatives à la joute partisane. Il ne s’agit pas d’apprendre aux élèves que 125 députés siègent à l’Assemblée nationale ou que le premier ministre du Québec s’appelle François Legault. À l’aune de la pensée de Chantal Mouffe, l’articulation de la citoyenneté, de la démocratie et des compétences se fait par l’expérimentation, c’est-à-dire l’engagement politique, qu’il soit réel ou simulé. Dans ce contexte, l’enseignante joue le rôle d’accompagnatrice et rappelle l’importance de respecter un consensus éthicopolitique minimal. Cela permet dès lors de faire l’apprentissage du conflit, mais aussi de développer des compétences permettant de comprendre, d’expliquer et d’analyser le et la politique.

Émotions et identités collectives

Si on poursuit la réflexion en s’inspirant de la pensée de Mouffe, l’autre rôle principal du corps enseignant serait d’apprendre aux élèves comment reconnaître et mobiliser leurs émotions politiques. Pour la philosophe, « le but premier de la politique démocratique n’est pas d’éliminer les passions ou de les reléguer à la sphère privée, mais de les mobiliser en faveur de la promotion de conceptions démocratiques ».

C’est là une différence majeure avec la matière traditionnelle enseignée dans un cours d’éducation à la citoyenneté. On y présente habituellement la raison et les arguments qui en découlent comme les seuls éléments dont on doive tenir compte en politique. Mouffe ne rejette pas toute rationalité, mais elle propose de la considérer comme faisant partie de l’objet des conflits, alors que les affects, les passions, les émotions peuvent être le moteur de la mobilisation.

Pour mobiliser les émotions dans la lutte politique, il est nécessaire de faire la distinction entre les émotions collectives et individuelles, ainsi qu’entre les émotions morales et politiques. S’il s’agit d’une transgression de normes morales ou si l’argument repose sur le Bien et le Mal, il s’agit d’une émotion morale. Si l’émotion est une réaction à une attaque visant des acquis politiques ou encore la place qu’occupe un groupe au sein de la société, on y verra une émotion politique.

Les enjeux entourant les divers groupes qui composent la société nous ramènent à la question complexe des émotions collectives. Plutôt que de parler de groupes, Chantal Mouffe emploie le terme « identités collectives ». Ces identités ne correspondent pas aux groupes décrits notamment par la sociologie moderne, mais bien aux identités qui émergent dans la dimension conflictuelle de la politique — donc dans le politique — « sur un terrain précaire et toujours vulnérable ». La philosophe refuse de voir des groupes avec des identités sociales parfaitement définies, tout comme elle s’oppose à l’idée d’ignorer l’aspect relationnel des différents fragments de la société.

Chaque fragment de la société peut ainsi s’articuler selon des « chaînes d’équivalence » dans le but de constituer politiquement un « nous » et un « eux ». En d’autres mots, les camps adverses peuvent être formés chacun de plusieurs fragments. L’enjeu est de rassembler, à travers les luttes, les fragments ayant des revendications démocratiques qui font partie de la même chaîne d’équivalence. Pour prendre un exemple évident, les syndicats et le patronat ne font pas partie de la même chaîne d’équivalence, à tout le moins lorsque les individus qui composent ces fragments construisent leur identité en fonction de cette polarisation.

C’est donc par des débats, pas seulement rhétoriques comme c’est souvent le cas dans l’éducation à la citoyenneté traditionnelle, et par la compréhension des structures sociales que les élèves peuvent se mailler à des identités collectives fluctuantes. Cela leur permet ensuite de reconnaître leurs émotions politiques et collectives en vue de les mobiliser pour prendre part au conflit politique.

Si Chantal Mouffe n’a pas directement écrit sur l’éducation à la citoyenneté, ses ouvrages n’en sont pas moins pertinents pour réfléchir à la question. En remettant le conflit agoniste au cœur de la politique, en mettant l’accent sur le politique et en tablant sur les émotions comme moteur de la mobilisation, elle donne des pistes pour la conception d’un contenu renouvelé en éducation à la citoyenneté. L’apprentissage de ces notions pourrait permettre de former des citoyennes et des citoyens aptes à réellement prendre leur place sur le plan politique.

Des suggestions ? Écrivez à Robert Dutrisac : rdutrisac@ledevoir.com. Pour lire ou relire les anciens textes du Devoir de philo, cliquez ici.



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