Les civilisations et la mondialisation culturelle

«Les membres des sociétés d’accueil s’attendent en général à ce que les nouveaux citoyens adhèrent aux valeurs fondant les règles régissant les rapports sociaux», écrit l'auteur.
Illustration: Tiffet «Les membres des sociétés d’accueil s’attendent en général à ce que les nouveaux citoyens adhèrent aux valeurs fondant les règles régissant les rapports sociaux», écrit l'auteur.

Deux fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie et d’histoire des idées le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

La mondialisation culturelle place les sociétés actuelles devant d’importants défis en regard de ce qu’on appelle communément le « vivre-ensemble ». La multiplicité des contacts que provoque la massification des flux migratoires entre des populations aux valeurs et aux modes de vie distincts interpelle tant les sociétés d’accueil que les minorités issues de l’immigration.

L’intégration sociale des immigrants pose aux cultures minoritaires, comme celle du Québec, un défi particulier, qui existe peu pour les cultures largement majoritaires, comme celle du Canada anglais. Or actuellement, au Canada anglais, des groupes militent pour accroître le nombre d’immigrants, de 400 000 par an qu’il est actuellement à 500 000, visant une population canadienne de 100 millions à la fin du siècle, soit une augmentation de 163 % ! Dans ce contexte, se préoccuper de l’intégration des immigrants et plus largement de leur rapport avec la société d’accueil apparaît hautement légitime.

Les membres des sociétés d’accueil s’attendent en général à ce que les nouveaux citoyens adhèrent aux valeurs fondant les règles régissant les rapports sociaux. Pour d’autres, cependant, les particularités identitaires des communautés immigrantes devraient pouvoir s’exprimer sans entrave. Les premiers voient la résistance à adopter les codes de la société comme une forme de refus d’intégration, à la limite d’un déni des principes fondant la citoyenneté. Les seconds voient plutôt dans la revendication des différences la manifestation d’une diversité culturelle tenue pour fortement souhaitable.

Il est vraisemblable que la polarisation entre ces principes antagonistes — nommément l’universalisme et le communautarisme — s’accentuera dans les prochaines années et que le clivage entre les valeurs de l’intégration et de la diversité continuera à exacerber les débats citoyens en regard du vivre-ensemble. Plus que jamais il apparaît impératif de modifier nos façons de percevoir et de traiter ces discussions sociétales. Une option serait de sortir ces différends de leur immédiate actualité pour les saisir dans une temporalité plus large. Comme ces contentieux ont des origines aux ramifications souvent fort anciennes, il importe de les comprendre dans une historicité s’inscrivant dans une « longue durée ».

Des aires de continuité

 

Celui dont le nom reste associé à la « longue durée » est Fernand Braudel (1902-1985). Historien moderniste dont l’œuvre a marqué les sciences sociales, chef de file de la prestigieuse école historique desAnnales, fondateur de centres de recherche, il fut l’un des intellectuels les plus influents de la deuxième moitié du siècle dernier. Ses contributions majeures portent sur les origines du capitalisme et sur la notion d’économie-monde.

Pour Braudel, les civilisations sont de longues continuités (Grammaire des civilisations, 1987). Sa vision embrasse une perspective plus large que celle d’un Samuel Huntington (The Clash of Civilizations, 1996), pour qui les civilisations sont des réalités culturelles à base religieuse potentiellement antagoniste. Sans éluder les conflits, insistant tant sur les emprunts que sur les refus intercivilisationnels, l’approche braudélienne atténue les chocs culturels, contribuant ainsi à tempérer les crispations identitaires.

Illustration: Tiffet Pour Fernand Braudel, c’est grâce aux emprunts que les civilisations évoluent, mais c’est aussi par les refus qu’elles se définissent.

Braudel voit dans la géographie la matrice qui façonne les structures économiques et sociales des civilisations. Ces structures créent dans leur foulée des aires culturelles cohérentes tendant vers une pérennité qui leur est propre. Prenant le relais du géographe, l’historien a pour tâche d’expliquer ces « interminables continuités historiques » que sont les civilisations.

Ces continuités évoluent dans la durée à travers de multiples temporalités. Un schéma braudélien simplifié établit trois temps historiques. Au premier palier se trouve un temps bref, le temps événementiel du politique par exemple, qui se compte en années. Puis, au second palier, un temps conjoncturel, tel celui de l’économie, allonge le pas pour enjamber des cycles décennaux. Enfin, au dernier palier, un temps pluriséculaire meut lentement les structures profondes où logent les valeurs des civilisations.

Ce temps long structurel, celui qui suspend son vol et ignore la voltige des conjonctures et les battements d’ailes des événements, permet seul le recul historique nécessaire à la saisie des faits de civilisation. « On n’atteint une civilisation que dans la longue durée […] ; en fait, ce […] qu’un groupe d’hommes aura conservé et transmis, de génération en génération, comme son bien le plus précieux. »

Pour Braudel, les religions sont des incubatrices de civilisations. Elles traduisent en valeurs des traits culturels qui s’inscrivent forcément dans la longue durée et qui sont aussi les plus ancrés, les moins négociables d’une civilisation à l’autre. Ainsi, la civilisation occidentale, issue du métissage des cultures de l’Europe ancienne, s’incarne-t-elle dans le christianisme romain qui lui infuse ses valeurs. L’une de ses particularités est d’avoir su distinguer entre le sacré et le profane et accorder une place réelle à la raison au sein même de sa théologie scolastique. Il en émanera sur le long terme la désacralisation moderne, la sécularisation contemporaine de ses institutions civiles, l’humanisme universaliste, le rationalisme et les droits de l’homme.

Des actes de civilisation

 

Toutefois, les valeurs héritées de la géographie et de la religion n’expliquent pas tout. Les civilisations résultent tout autant de leurs rapports commerciaux et culturels. De tout temps, elles établirent des liens avec leurs voisines en échangeant des biens physiques, des techniques, des formes artistiques, des idées, des savoirs, des croyances même. À tel point qu’une civilisation qui refuserait d’emprunter se condamnerait à la stagnation. Les grandes civilisations du monde doivent leur histoire à de multiples emprunts. Par exemple, la civilisation arabo-musulmane a transmis à l’Occident médiéval de nombreux legs cruciaux, dont les chiffres arabes (via les Grecs et d’origine indienne), base de la comptabilité moderne, l’aristotélisme, fondement des sciences, et la littérature courtoise établissant l’art de la bienséance. Et l’on pourrait multiplier les exemples pour chaque civilisation.

Mais la multiplication des emprunts abolira-t-elle la spécificité des civilisations ? Non, répond Braudel, car celles-ci n’empruntent pas tout et n’acceptent pas tout ; elles sauvegardent leur originalité pour préserver leurs valeurs profondes. Peu d’adoptions sans adaptation : « Aucune civilisation ne dit non à l’ensemble de ces biens nouveaux, mais chacune lui donne une signification particulière. » Pour l’historien, les civilisations engendrent des valeurs collectives enracinées qui commandent des choix qui leur sont inhérents.

Si les héritages lointains et les idéaux marquent la conscience des civilisations, les appréhensions et les craintes les amènent tout autant à refuser certains emprunts. « Une civilisation répugne à adopter un bien culturel qui mette en question une ou des structures profondes. […] Chaque fois, le refus arrive en conclusion d’une longue suite d’hésitations et d’expériences. » Ce refus d’emprunter est même un acte de civilisation des plus signifiants, nous dit Braudel. « Seuls les refus durables sont essentiels. [Ils] opèrent à longueur de siècles avec des interdits, des barricades, des cicatrisations difficiles, imparfaites souvent, fort longues toujours. »

Braudel donne comme exemple de refus révélateur le rôle de la femme dans la société. « Le rôle de la femme [concerne toujours la] structure de la civilisation […] parce qu’il est, dans chaque civilisation, réalité de longue durée […] » Si, comme on l’a vu plus haut, l’Occident a bénéficié d’abondance des influences arabo-musulmanes, il refuse net d’ouvrir la voie à un droit islamique qui mettrait à mal les valeurs établissant ses coutumes matrimoniales et les droits de la femme. Certains codes conjugaux et familiaux solidement ancrés dans nos sociétés ont des origines médiévales, voire antiques. C’est le cas notamment du libre consentement des époux au mariage, de la proscription de la polygamie et du refus de la répudiation de l’épouse par le mari. Transgresser ces codes présente un caractère infamant encore aujourd’hui dans les cultures de tradition occidentale.

L’inclusion culturelle

Le fin mot de l’histoire n’étant jamais tout à fait dit, la thèse braudélienne du rapport entre civilisations vaudrait d’être actualisée et débattue. Offrant peu de réponses tangibles aux défis actuels de l’intégration sociale, elle a néanmoins le mérite de poser les enjeux du vivre-ensemble dans sa durée historique. Braudel nous enseigne que, si les civilisations évoluent grâce aux emprunts, elles se définissent tout autant par des refus et interdits que seule la perspective de la longue durée permet de saisir foncièrement.

Quarante ans de mondialisation culturelle forcent la réflexion sur les rapports entre civilisations. L’inclusion culturelle pose des défis d’une complexité inédite qui sollicitent — en plus d’un profond sens civique fait de compréhensions mutuelles — un effort pour trouver des formules novatrices d’intégration sociale. La longue durée braudélienne permet surtout de faire la part des altérités et des identités dans les rapports entre les cultures.

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